Paris- Octobre 1942

 

Gilles pesta. Satanés boches ! Aujourd’hui encore ils avaient arrêté quatre personnes ! Tous des juifs ! En pensée, il se félicitait de s’être caché à temps, mais il déplorait la façon dont ils avaient interpellé ces pauvres gens, et il priait pour qu’ils se sortent de cet enfer ! Il traîna encore un moment dans les rues de Paris, regarda les boutiques fermées parce qu’elles avaient été autrefois tenues par des juifs, regarda avec délice les pâtisseries encore ouvertes et s’approcha des vitrines de l’une d’elles. Il jeta un coup d’œil aux gâteaux encore mangeables et se passa la langue sur les lèvres. Son estomac grogna. L’idée lui vint d’entrer dans la boutique et d’acheter une tarte avec le peu d’argent qu’il avait sur lui mais une affiche collée et bien en vue de tous les regards l’en empêcha.

« Interdit aux juifs !!! » se lamenta t-il, intérieurement.

Il jeta un regard hostile à la fiche puis tourna les talons pour rentrer chez lui.

Quand il entra dans le petit appartement dans lequel il vivait depuis le début de la guerre, une voix retentit :

« Tu es de retour Gilles ? »

C’était sa sœur, Rébecca, une femme déjà adulte et qui veillait à son éducation à la place de leurs parents, disparus. Comme lui, elle était juive, avait des cheveux aussi blonds que ceux de son frère, tellement blonds qu’ils en paraissaient blancs, des yeux gris et un teint pâle de nature. Elle enseignait autrefois dans une école pour filles, qui avait été fermée. Quant à lui, il lui ressemblait en tout point, aussi bien question caractère que physique. Mais la répugnance que les nazis éprouvaient pour leur sang soi-disant impur les avait obligés à se cacher.

« Oui, que mange t-on ce soir ? demanda le jeune garçon.

- La même chose… répondit-elle, en tendant un plat ou une odeur répugnante s’échappait pour flotter dans l’air.

-Tant que ce n’est pas du chien… » grommela t-il.

Leurs voisins d’à côté avaient mangé leurs quatre chiots. En apprenant cela, Gilles s’était retenu pour ne pas aller vomir. Pauvres bêtes !

En regardant le ragoût à la couleur caca d’oie qui était en train de mijoter, il retint une grimace de dégoût.

«Tu as encore… cuisiné !

-Ben quoi ? Il y a un problème ? grogna Rébecca.

-Oui. Je te rappelle que tu cuisines mal et ton plat ne ressemble à rien !

-Et alors ? Pendant que tu vas traîner dans les rues en prenant le risque de te faire interpeller, moi, je me charge du reste !

-Mais oui…

Finalement, le garçon soupira.

-Oui… Tu as raison. A l’avenir je ne m’attarderai plus. Mais je te préviens, là ça passe mais la prochaine laisse-moi faire la cuisine ! Compris ? »

 

Rébecca lança un regard moqueur à son frère. Ici, c’était toujours lui qui décidait, alors que c’était elle l’aînée des deux !

« D’accord, je capitule ! fit-elle, avec un sourire. Si seulement je pouvais prendre des cours !

-Ce n’est pas vraiment le moment, c’est toi-même qui l’as dit ! »

Elle sourit encore une fois, puis chantonna :

« A table alors !!! »

Ils mangèrent, l’un essayant de retenir sa respiration à cause de l’odeur nauséabonde qui s’échappait du ragoût, l’autre mangeant pensivement. Le repas terminé, ils allèrent se mettre au lit. La nuit tombait vite, en cette saison.

Lorsqu’il entra dans sa chambre, Gilles se dévêtit vite fait et enfila un pyjama. Puis il jeta un coup d’œil vers sa veste et tira une grimace de dégoût. Cette grosse tâche jaune qu’était l’étoile cousue sur ses vêtements mériterait d’être nettoyée, se répétait-il, à chaque fois. Certains juifs l’arboraient avec fierté et insolence, du moins semblait-il, mais au fond de lui, le jeune garçon avait honte de son sang.

Non ! Se révolta t-il. Il ne devait pas penser cela ! Car c’était justement cela que les boches voulaient. C’était d’autant plus honteux de répugner ses origines, Rébecca l’avait souvent dit. Avec pour unique pensée qu’il fallait être fort et lutter pour le bien de tous, il se mit au lit et s’endormit.

Un vacarme assourdissant le réveilla au milieu de la nuit. Un peu hébété, il ne vit pas tout de suite sa sœur toute habillée qui entrait dans sa chambre. Pour toute explication, elle lui lança, d’un ton affolé :

« Ils sont ici ! Ils fouillent l’immeuble ! »

Cela suffit pour réveiller entièrement le jeune garçon. En un clin d’œil, il était habillé, et il avait pris le maigre bagage qui lui restait : un livre, des vêtements, et un journal intime, qui était ce qui comptait le plus à ses yeux. Ainsi qu’un peu d’argent, au cas où…

« Où va-t-on aller ? demanda t-il.

-Dans un endroit sûr, mais ce qui compte c’est de fuir plutôt que de finir là où ils ont emmené les autres ! »

Gilles savait de quoi elle parlait. Il y avait quelques mois, on lui avait envoyé une lettre l’invitant à aller travailler en Allemagne. Ce n’était pas qu’elle avait  refusé, mais elle n’avait tout simplement pas répondu. D’autres, par contre, avaient accepté. Ils étaient partis, on ne les avait pas revu, et Dieu seul sait ce qu’on leur infligeait là-bas !

Précipitamment, ils descendirent les escaliers, et lorsqu’ils voulurent passer la porte, un cri effroyable les figea :

« Hé ! Il y en a qui s’enfuient !

-Revenez ! Qui êtes-vous ? »

« Comme si on allait lui répondre ! » pensèrent le frère et la sœur, et ils poussèrent la porte pour se retrouver dans la rue.

Des cris et des jurons les suivirent lorsqu’ils se mirent à courir. Des hommes armés sortirent et les poursuivirent. De leur côté, un seul objectif : semer leurs agresseurs, mettre le plus de distance entre eux. Mais Rébecca n’était pas très endurante, au bout d’un moment, elle hoquetait et se tenaient les côtes en grimaçant. Son frère dût la tirer par le bras pour l’obliger à courir. Enfin, ils s’arrêtèrent et, essoufflée, la jeune femme s’effondra à terre.

« Que fait-on maintenant ? demanda Gilles.

-Je… je connais des gens en ville… Ils pourront nous loger je pense… »

Elle toussa.

-Il faut faire vite, Rébecca ! Ils vont nous retrouver d’un instant à l’autre.

-Nous les avons semés… Reposons nous… »

Soudain, au loin, retentirent les cris de leurs poursuivants, certains lançaient des ordres en allemand.

« Rébecca ! Lève-toi ! Bouge tes fesses ! Ils arrivent ! »

Elle ne répondit pas. Elle fixait quelque chose derrière lui. Il se retourna, et aperçut une fissure dans le mur en face. Quoi de plus banal ? Il y en avait des tas dans Paris ! Mais celle-ci n’était pas ordinaire. Soudain, un tremblement de terre lui fit perdre l’équilibre. Il tomba sur sa sœur. Avant qu’ils n’aient eu le temps de réaliser quoi que ce soit, une lumière blanche les aveugla et tout disparut.

Lorsque leurs poursuivants arrivèrent dans la rue, ils ne virent rien, et en vinrent à la conclusion qu’il n’y avait personne ici. Pourtant, il leur semblait avoir aperçu quelque chose de scintillant par là. Sûrement leur imagination, se dirent-ils, et ils allèrent voir ailleurs. Les deux fuyards n’allaient de toute façon pas se cacher longtemps…

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Quelque part dans le désert de Triet, dans une petite base cachée entre des rochers, un homme pestait dans son bureau.

« Mais que se passe t-il donc ? »

Sa question lancée dans le vide demeura sans réponse.

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Cela faisait maintenant des heures qu’ils cheminaient, seuls, au beau milieu du désert, sous un soleil de plomb. Colette mourait de chaud sous ses vêtements et elle transpirait. Lloyd, lui, s’était carrément dévêtu et marchait, torse nu. Cela ne l’empêchait pas de laisser perler des gouttes de sueurs partout sur son corps, si bien que ses cheveux en étaient plaqués sur sa tête, comme s’il venait de se passer la tête sous l’eau, ce que d’ailleurs chacun rêvait de faire en ce moment.

« Quel enfer ! gémit le jeune homme, Quand va-t-on donc s’arrêter ?

-Bientôt mon gars, bientôt. » Lui dit le garçon qui les avait sauvé.

Colette le trouvait étrange, d’abord, il marchait aisément et il ne transpirait pas, ensuite, il y avait quelque chose chez lui de… de pas normal. Elle lui aurait donné quatorze ans. Il avait des cheveux sombres et en batailles, un teint mat, des yeux noirs comme l’encre, et des vêtements des plus singuliers.

« Je l’espère bien qu’on est bientôt arrivés ! répliqua Lloyd, mais où nous emmènes-tu ? Cela fait une éternité que l’on tourne en rond !

-Si tu avais un meilleur sens de l’orientation, tu saurais d’abord que l’on ne tourne pas en rond ! Et deuxièmement, tais-toi ! Cela fait des heures que tu jacasses ! »

C’était la remarque qui sonnait juste. Le jeune homme se renfrogna. Colette étouffa un petit rire. Il lui jeta un regard puis grommela une phrase inintelligible.

Au bout d’un moment, ils s’arrêtèrent à l’ombre d’un palmier. Le garçon prit un petit sac et en sortit de la nourriture qu’il fourra dans sa bouche sans leur en proposer. Les deux amis le regardèrent avec de grands yeux ronds, leur estomac grogna. Lloyd murmura « Quel culot ! » mais Colette ne dit rien. Au bout d’un moment, elle chercha son sac. Il avait disparu. Elle l’avait laissé là-bas. Aucune importance, se força t-elle à se dire, il n’y avait rien d’intéressant là-dedans, à part… Aussitôt, affolée, elle se mit à fouiller ses poches, et elle finit par la trouver dans l’une d’elles. Elle sortit la montre en bronze de sa grand-mère et poussa un soupir de soulagement, elle ne l’avait pas perdu ! Elle se souvint alors qu’avant d’entrer dans l’oasis dont elle ne savait plus le nom, elle avait eu la bonne idée de mettre l’objet dans les poches de sa veste. Discrètement, elle souleva le petit couvercle de la montre. Elle s’aperçut alors que quelque chose n’allait pas. Normalement, les aiguilles étaient fixées sur une heure et une période de la journée, maintenant, elles semblaient hésiter, comme si elles ne savaient plus si on était le matin ou le soir. La plus grande des aiguilles tournaient dans un sens puis dans l’autre. La jeune fille fronça les sourcils.

« Qu’est-ce que c’est encore ? »

Elle sursauta. C’était Lloyd. Il avait surpris son manège. Elle bredouilla :

« C’est… C’est juste…

-Une babiole sans importance ? Tu me l’as déjà dit. C’est ce truc que tu voulais me cacher ? »

Il chuchotait. Colette crut comprendre pourquoi. Mais leur sauveur demanda à ce moment là, la bouche pleine :

« Qu’èch que ch’est ? »

Lloyd lui lança.

« Tu crois qu’on va te répondre, vu comment tu nous traites ? Non mais laisse moi rire ! »

Le garçon ignora la phrase cinglante, et s’adressa directement à Colette.

« Tu me fais voir ? »

Avant qu’elle n’ait pu répondre, il avait l’objet entre les mains. Ni la jeune fille ni son camarade ne l’avait vu faire le moindre mouvement.

« Intéressant… très intéressant… » murmura l’adolescent.

Il tourna la tête vers les deux amis.

« C’est très rare, ce genre d’objet dans le coin ! Où l’avez-vous eu ? »

Lloyd se prépara à répliquer quelque chose, Colette à bredouiller, mais le garçon les interrompit sans chercher à écouter leur réponse :

« Je me demande si je pourrais la vendre à un bon prix… »

Colette écarquilla les yeux de terreurs, et bégaya :

« Non… Non ! Cette montre appartenait à ma grand-mère ! J’y tiens ! »

L’adolescent la regarda en souriant, ironique.

« Mais voyons ma mignonne, je plaisantais ! Tiens, reprends-le, c’était juste pour voir. Vous êtes riches ? »

Il ne leur laissa même pas le temps de répondre.

« Allez ! On y va les enfants ! On va chez des amis ! »

Et il partit sans même les attendre.

« Mais pour qui il se prend celui-là ? » grogna Lloyd, mécontent.

Les deux compagnons rejoignirent leur guide, et Lloyd le disputa :

« Mais enfin, pour qui te prends tu ? Tu ne nous as rien dit sur toi ! Qui es-tu ?

-Cela vaut mieux de ne rien savoir non ? »

Lloyd, rouge de colère, voulut lancer une nouvelle phrase cinglante, mais le garçon lui coupa la parole :

« Oui, finalement vous avez raison. Ce n’est pas vraiment poli de ne pas se présenter à des gens que l’on apprend à peine à connaître ! Et vous, comment vous appelez-vous ? »

Et avant qu’ils n’aient dit quelque chose, le garçon dit :

« Enchanté, moi je suis Akim, fils de personne. »

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Les trois ptéroplans se posèrent à l’ombre d’un buisson, près de Triet, à l’abri des regards. Trois personnes en sortirent. Mais alors qu’elles se dirigeaient vers l’oasis, La plus élancée d’entre elle se mit à soudainement vomir.

« Raine ! crièrent ses deux camarades.

-Je ne sais même pas ce que j’ai… J’ai mal partout. Je ne sais pas quels effets ont la maladie de Lloyd et Colette mais ils sont vraiment dévastateurs !

-Et puis cette condensation de mana dans l’air… elle est encore plus forte ! Quelle coïncidence ! constata Génis.

-En tout cas cela ne te ressemble pas de tomber malade au beau milieu d’un voyage ! » fit Zélos.

Génis lança un regard en coin au jeune homme et aida sa sœur à se relever. Elle était plus robuste qu’elle n’en avait l’air. Elle fut debout en quelques minutes et réussit à faire quelques pas toute seule. Génis à son tour ressentit une nausée et il eut des difficultés à rester en équilibre, mais il cacha ce malaise. Puis s’assurant que tout allait bien, ils se remirent en route, dans l’espoir de trouver la source de toutes ces coïncidences.

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