Deux jours plus tard.

Raine et Génis se tenaient aux portes de Meltokio. Ils étaient venus aussi vite que possible, conscients de l’enjeu du rôle que Raine avait accepté. La jeune femme se souvint du jour où Yuan était venu à leur rencontre.
Au départ, Raine n’avait pas saisi ce que lui voulait le jeune homme. Elle savait que la situation était délicate, ils l’avaient eux même subi. Elle ! Être la voix de tous les demi-elfes ! C’était inimaginable !
Pourtant, elle avait accepté sans une seule seconde d’hésitation. Elle n’en revenait pas elle-même, mais elle voulait agir comme elle l’avait déjà fait un an auparavant. Les problèmes seraient nombreux, elle en était consciente : d’une part il fallait que les demi-elfes lui fassent confiance et la reconnaissent comme étant leur leader ; d’autre part, il était sûr que sa vie serait en jeu, elle se devrait d’être prudente. Elle avait ensuite regardé son petit frère Génis qui semblait heureux de sa décision.
« Il ne se doute de rien » s’était-elle dit, et c’était mieux ainsi.
- Dis à Zélos que nous le retrouvons vendredi prochain, nous avons encore des choses à faire ici.
Ici c’était dans la contrée de Flanoir. Raine et Génis parcouraient le monde afin de retrouver des traces de leur mère, ainsi que d’étudier d’anciennes ruines.
La dernière piste sur leur mère s’arrêtait à Flanoir, et ils n’avaient pas pu poursuivre leurs recherches plus loin.
- Vous n’êtes pas les bienvenus demi-elfes » leur avait-on dit.
Ils avaient alors trouvé refuge dans une des nombreuses grottes que comptaient les montagnes environnantes.
« Ici aussi, avait-elle pensé, le monde ne s’était pas amélioré, au contraire. »
Génis l’avait alors regardé avec incompréhension et colère. Elle voulait pour lui un monde meilleur. Plus qu’une sœur, elle était pour lui une mère, c’est pourquoi elle voulait se battre afin qu’il n’ait plus à se cacher, ou à vivre dans la peur.
- Raine ?
Génis la tira de ses pensées.
- Allons-y !
Comme pour Yuan, ils ne purent rentrer dans Meltokio que grâce à la missive de Zélos.
« Regardez très chère, ce sont les demi-elfes qui ont accompagné notre élu. Notre Zélos est trop bon avec eux, il devrait se méfier avec ce qu’il s’est passé.
-Oui, il ne faut jamais faire confiance à des demi-elfes. »
Raine retint Génis par le bras lorsqu’elle le vit se diriger vers les deux commères.
« C’est inutile, t’énerver ne va rien arranger, au contraire »
-… »
Génis suivit sa sœur en silence, il n’aimait pas cette situation. Subir ces constantes humiliations sans rien dire était frustrant ! Mais il avait foi en sa sœur. Il savait qu’elle réussirait à démêler la situation. Ils pénétrèrent dans la demeure de Zélos sans savoir qu’une agréable surprise les attendait.

 Yuan était perplexe. Il réfléchissait tout en regardant une jeune femme allongée sur un lit de fortune. Il l’avait trouvé inconsciente dans une forêt non loin de Meltokio lorsqu’il avait quitté la ville. A première vue, elle n’avait pas été attaquée, mais son état était assez préoccupant.
La jeune femme ouvrit les yeux, elle avait déjà repris conscience plusieurs fois depuis hier, mais à chaque fois elle était retombée dans un profond sommeil.
Yuan constata qu’elle était un peu moins pâle. Les cernes sous ses yeux bruns s’étaient atténuées. Elle réussit même à se relever un peu. Ses longs cheveux noirs lui cachaient la moitié de son visage. Elle porta sa main sur son bras droit et Yuan regarda l’étrange bijou qui s’y trouvait. C’était une bague fixée à son majeur, reliée par deux chaînes de couleur argent à un bracelet représentant une sorte de serpent qui s’entortillait autour de son poignet.
Il se dit que ça devait être un objet important pour elle.
Elle leva les yeux vers lui, et sembla surprise de le voir. Elle ne devait pas se rappeler l’avoir vu les précédentes fois où elle avait repris conscience.
- Qu’est-ce que…, murmura-t-elle comme pour elle-même.
Elle regarda autour d’elle, un peu perdue.
Il savait qui elle était car il l’avait reconnu presque immédiatement, Sheena Fujibayashi, chef du village caché de Mizuho. Il ne savait pas ce qu’il s’était passé, mais cela devait être une affaire importante pour que le chef s’en charge personnellement, surtout dans cet état !
« Comment te sens-tu ? lui demanda-t-il plus par politesse que par réel soucis.
- … »
Yuan soupira, ça lui apprendrait à vouloir être poli !
- Je comptais aller à Mizuho, dit-il d’un ton abrupt, j’avais certaines choses à demander aux ninjas. Mais puisque tu es là…
Elle se leva brusquement, mais dût se rasseoir très vite car la tête lui tournait.
- Tu crois aller où comme ça ?
Sheena le regarda avec des yeux noirs.
-Je te dis ce que tu veux savoir, et tu feras comme si tu ne m’avais jamais vu !
« Je n’ai pas de temps à perdre » pensa-t-elle.
Yuan se contrefichait bien de ce qu’elle voulait faire, lui n’était là que pour avoir les renseignements que lui avaient demandés Zélos. La compassion n’était son truc, mais il fut déstabilisé par le regard froid et dur qu’elle lui avait jeté.
Sheena connaissait les évènements qui avaient eu lieu un peu partout dans le monde, ses hommes le lui avaient rapporté. Cependant, ces attaques n’étaient pas sa priorité. On lui avait confié une toute autre mission et elle seule pouvait la mener à bien ! Elle regarda de nouveau son bracelet. Il y avait eu de nombreuses pertes à Mizuho, tout ça à cause de… Elle se mordit la lèvre, il ne fallait pas qu’elle flanche. L’honneur de son grand-père, le sien, et celui du village entier était en jeu. C’était une histoire qu’elle devait résoudre seule !
Elle leva les yeux vers Yuan qui s’impatientait.
- Je veux savoir qui, dans les hautes sphères de Meltokio, tire les ficelles, fit-il d’un ton sec.
Sheena ne put s’empêcher d’avoir un rire sans joie. Ce rire était plus nerveux qu’autre chose, mais Yuan ne le comprit pas.
- Tu trouves ça drôle ? s’énerva-t-il. Les demi-elfes sont persécutés depuis des mois, Zélos t’a demandé de l’aide en espérant que tu pourrais l’amener à faire tomber les coupables. Tout le monde en ce moment, tous tes amis se démènent pour éviter une possible guerre. Et toi ? Que fais-tu pendant ce temps là, tu joues les petits chefs, mais en fait, tu n’es qu’une incapable !
Il ne voulait pas la blesser, juste la faire réagir. C’était comme si elle était en état de choc, elle ne semblait pas saisir la gravité de la situation. Seulement, la psychologie n’était pas le fort de Yuan, il avait passé beaucoup de temps seul et il manquait beaucoup de tact. La réaction de Sheena ne se fit pas attendre, elle le frappa de toutes ses forces. Il recula sous le coup infligé.
- Comment oses-tu ?..., fulmina-t-elle, tu crois que je n’ai rien fais ?
Elle s’approcha de lui menaçante.
- A ton avis, reprit-elle d’une voix rauque et inquiétante, dis-moi combien d’habitants de mon village sont morts en recherchant la vérité ? Hein, dis-moi ? Dis-moi ?!
Elle avait presque hurlé ces derniers mots, et Yuan pour l’une des premières fois de sa vie se sentit comme un idiot. Il aurait dû se douter qu’un drame s’était déroulé à Mizuho, mais ce n’est pas pour autant qu’il allait s’excuser. Au moins, il comprenait maintenant pourquoi elle ne les avait jamais contacté.
Il leva ses deux mains pour qu’elle se calme, mais Sheena prise d’un malaise s’était déjà rassise.
- Ce soir, le roi va annoncer les fiançailles de sa fille avec Zélos.
Sheena ferma les yeux tout en baissant la tête, elle semblait perdue dans ces pensées.
- Comme tu t’en doutes, il ne le fait pas par plaisir. C’est le seul moyen pour lui d’accéder à un rang qui lui permettra de démasquer et de confondre les traîtres. Alors si tu disposes de ces informations, c’est le moment où jamais !
Sheena prit son visage entre ses mains et secoua la tête.
- Il va vraiment le faire alors, finit-elle par dire d’une voix étrangement calme.
Il avait pensé que cette nouvelle la bouleverserait quelque peu, mais décidément cette fille était imprévisible !
Au fil du temps, Yuan avait vraiment finit par apprécier Zélos. Au départ il avait été dubitatif quand celui-ci était venu le voir pour lui proposer de s’entraider. Il le trouvait vulgaire, stupide, et trop égoïste. Mais au final, le vrai Zélos, et pas l’élu tel qu’il voulait le montrer, était une personne franche, sérieuse, qui savait donner de sa personne. Il lui rappelait ses anciens amis. Si Martel était encore en vie, il était sûr qu’elle aussi l’aurait apprécié. C’est pourquoi il voulait lui venir en aide.

 
« Ce n’est pas la faute de Zélos, ce n’est pas la faute de Zélos », se répétait Sheena dans sa tête.
Elle était la seule responsable. En tant que chef de Mizuho, elle devait assumer seule les erreurs commises par son village. Son grand-père comptait sur elle. « Pardonne-moi pour tout » lui avait-il dit.
Faible, elle se sentait faible et impuissante à la fois. Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle avait eu envie de se confier à quelqu’un. Quand elle avait reçu la lettre de l’ancien élu lui demandant ses services, elle aurait aimé tout lui raconter, mais sa fierté de ninja l’en avait empêché. Et si elle l’avait fait, cela aurait-il changé quelque chose ? Non, c’était sûr ! Elle en était convaincue, elle ne voulait pas avoir de regrets. En plus, elle savait qu’il se serait moqué d’elle. C’était-elle le chef, elle devait pouvoir imposer ses décisions ! Il n’aurait pas compris.
- Mon village ne sera pas d’une grande aide, j’ai ordonné à mes hommes de ne plus enquêter sur ces attaques. Quelqu’un a éliminé tous les espions que j’avais envoyé, quelqu’un de fort !
Elle sentait la rage monter en elle.
- Le complot contre les demi-elfes ce n’est que la partie visible de l’iceberg, continua-t-elle, je ne peux rien te dire de plus pour le moment. C’est pourquoi je dois continuer mon enquête.
Une grande tristesse la submergea.
-Dis à tout le monde de rester sur leurs gardes, l’homme qui a tué mes hommes pourrait s’en prendre à eux s’ils s’approchaient un peu trop de la vérité.
Yuan la regardait de son air impassible et elle baissa les yeux pour ne pas qu’il voit qu’elle n’avait pas dit toute la vérité. Elle était tiraillée entre l’envie de tout lui avouer et celle de protéger son secret.
- Tu diras à Zélos…
Elle n’eut pas le temps de finir, Yuan venait de lui assener une gifle.
- Imbécile ! Tu iras lui dire toi-même ! Tu penses pouvoir effectuer ta mission seule dans ton état ?
Il eut un rire moqueur que Sheena n’apprécia pas.
-Tu as des amis de confiance qui t’attendent, qui seront là pour t’accompagner. Tu penses pouvoir survivre combien de temps comme ça ?
Il avait raison, elle était trop affaiblie pour continuer son voyage seule, mais elle n’avait pas envie d’impliquer ses amis. Cependant elle savait que Yuan ne la laisserait pas partir. Il sortit de sa poche une petite bourse que Sheena reconnue aussitôt.
- Rends la moi ! s’écria-t-elle.
Il la fixait avec des yeux on ne peut plus sérieux.
-Je te la rendrais à la seule condition que tu me suives jusqu’au palais.
Il n’y avait pas à discuter. Sheena voyait bien à son expression qu’elle n’avait pas le choix. Il avait en parti compris pourquoi elle était dans cet état de fatigue. Donc il devait aussi savoir qu’elle ne lui avait pas dit tout ce qu’elle savait.
-Très bien, dit-elle simplement.

Yuan n’avait rien contre Sheena, mais son entêtement l’agaçait au plus au point. Il connaissait assez les coutumes de Mizuho pour comprendre que Sheena ne veuille rien dire de sa mission : les problèmes du village restaient ceux du village. C’était une question d’honneur pour eux et Sheena ne voulait pas jeter la honte sur celui-ci. Même si elle était le nouveau chef, elle risquait de graves sanctions.
Mais la situation ne concernait pas que Mizuho, le monde était menacé, c’est pourquoi il ne comprenait pas qu’elle fasse tant de mystères. Quand il l’avait trouvé dans la forêt, il avait également trouvé sur elle cette petite bourse à l’intérieur de laquelle brillaient des joyaux.
Quatre, précisément. Elle avait passé quatre pactes avec des esprits originels. Si elle l’avait fait en un court laps de temps, cela expliquait pourquoi elle s’était évanouie. Conclure des pactes demandait une certaine énergie. De plus après la destruction des temples, elle avait dû faire d’importants efforts pour se frayer un chemin jusqu’aux autels.
Mais pourquoi ces pactes, ne cessait-il de se demander, que savait-elle qu’ils ignoraient pour vouloir un tel pouvoir ?

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