Chapitre deux: Une main secourable

 

J'entends les cloches de la cathédrale sonner cinq heures, le soleil n'est pas encore levé, mais moi si. Il faut que je quitte mon lit dont je n'ai connu la chaleur que trois heures cette nuit. Enfin, un lit.... Plutôt la paille dans laquelle j'ai dormi. Je m'arrange comme je peux, je me lave vite fait grâce au tonneau dehors qui récupère l'eau de pluie. Je me dirige vers la cuisine. J'allume le feu, j'attends que Ellys et Hector se lèvent. Ellys et Hector sont les cuisiniers du pensionnat. Ce sont eux qui me donnent mes charges de la journée. Et je sais déjà à l'avance ce qui m'attend. J'irai à six heures aux commissions, je les ramènerai en moins d'une heure. Pendant qu'ils préparent le petit-déjeuner, je dresserai les tables de la salle à manger commune. J'allumerai le feu dans la cheminée. Puis je me retirerai. Il sera huit heures. On me demandera d'aller aérer les chambres, puis de débarrasser les tables. Après cela, je nettoierai les chambres et ferai les lits. On me donnera le linge à laver, à repasser, à plier et à ranger ensuite. Et parfois j'ai droit aux chaussures que je dois cirer. A midi, rebelote, je remets les tables. J'alimenterai le feu de la cheminée. Après le déjeuner, je débarrasserai. Il me faudra ensuite rentrer les stocks de bois ou de charbon et faire la vaisselle pendant que Ellys et Hector se reposeront. Les classes finissent à quatre heures. On me demandera de les nettoyer aussi. C'est le moment que je redoute le plus. C'est toujours à ce moment-là que je me fais violer. Pourquoi je ne me défends pas? Ils sont toujours à plusieurs pour faire ça, je n'ai plus assez de force pour me défendre. Pourquoi personne n'agit? Parce qu'ils sont d'accords avec eux. Tout le monde sait ce que j'endure et tous s'en délectent. Parfois, ils se contentent juste de me frapper. Leur manège dure quoi? Allez, au pire une heure et demie. Je reviendrai aux cuisines, après avoir vomi l'horreur que j'ai subi, où je sais que je serai accueilli par une baffe d'Hector sous prétexte que j'ai trainé, alors qu'il sait pourquoi je reviens toujours aussi tard. Troisième repas et dernier repas de la journée, dix-neuf heures. Je dresserai une dernière fois la table. La vaisselle? Je la ferai, bien sûr. Je n'ai pas le choix .Même si je suis malheureux ici, au moins, j'ai un toit, j'ai un travail. D'accord, je suis payé une misère mais au moins j'ai un travail. La Liberté me manque, c'est vrai. Je ne savais pas ce qui m'attendait quand je suis arrivé ici, il y a déjà deux ans. Mais quoi? Partir, je le pourrais mais où irai-je? Si c'est pour aller mourir dans un coin de rue, je préfère rester.

Après la vaisselle, je devrai aller chauffer les chambres. Je ferai le ménage dans la salle à manger. On trouve un nouveau travail pour moi. Cela dure jusqu'à deux heures du matin. Je pars me coucher.

Parfois, on me donne d'autres travaux que cela. Cela m'occupe pour que je n'ai pas le temps de penser.

Mais j'arrive toujours à penser en travaillant.

J'aimerais tant que cette vie change, même un petit peu! L'arrivée de Kratos risque de faire en sorte que mon vœu se réalise. Il est gentil, lui. Je sens au son de sa voix qu'il est gentil, qu'il ne me fera jamais de mal. Mais je crois qu'il arrive trop tard. Mon corps commence à me lâcher. J'ai de la fièvre et de plus en plus de mal à respirer. La Mort a t-elle enfin décidé de venir me chercher?

-Yuan!

La voix perçante d'Ellys le sortit de sa rêverie morbide.

-Eh bien, espèce de bon à rien, fainéant, il est quatre heures! Va nettoyer les salles de cours!

Le demi-elfe acquiesça juste, prit son attirail et s'en alla. Au fur et à mesure qu'il arrivait à destination, son estomac se nouait. Il entra dans la première salle. Le groupe l'attendait. Tout recommence. Il eut néanmoins la force de finir son travail avant d'aller vomir. Vomir et pleurer. Seul.

Du moins, c'est ce qu'il croyait.

-Yuan? Ça ne va pas? Tu te sens mal?

Cette voix! Si douce, si chaude, si agréable! Le métis regarda derrière lui. Kratos était là, le visage inquiet. Oh non! La honte! Yuan n'avait déjà pas beaucoup d'amis, même aucun ami soyons franc et il fallait qu'il se montre aussi nul en face de celui qui semblait vouloir être ami avec lui.

-Kratos.... murmura t-il.

-Tu te sens mal?

Yuan voulait répondre, le rassurer, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Ses larmes continuaient de couler, il regardait l'humain compatissant avant qu'une nouvelle montée douloureuse en provenance de son estomac le fasse souffrir pour qu'il l'extériorise. Il sentit la main de Kratos se poser sur son épaule.

-Allez, viens. Je t'emmène dans ma chambre, tu pourras te reposer.

- Je ne peux pas, j'ai du travail...

-Tu ne peux pas travailler dans ton état.

-Tu vas t'attirer des ennuis.

-J'assumerai.

Le demi-elfe se laissa mener. Il était fatigué, il avait froid. Il voulait juste un moment de répit. Les pensionnaires furent bien surpris de voir «le nouveau» avec «l'inférieur». L'un d'entre eux lui lança:

-Tiens, toi aussi, tu veux te faire le demi-elfe?

-Je ne suis pas un violeur moi.

Sans lui laisser le temps de répondre, le duo continua son ascension. Ils pénétrèrent dans la chambre de l'humain.

-Tu préfères t'asseoir ou t'allonger, Yuan?

-M'asseoir, je ne veux pas défaire ton lit...

-Si ce n'est pas toi, ce sera moi qui le déferai ce soir. Choisis ce que tu préfères.

-M'allonger....concéda le malade

-Il fallait le dire tout de suite, je te l'ai dit Yuan, je veux être ton ami, je ne te ferai pas de mal.

Kratos aida Yuan à s'allonger et il nota la surprise du demi-elfe au contact des draps. Il le posa doucement. Le jeune homme était somnolent mais trop de questions se bousculaient dans sa tête.

- Kratos...Pourquoi as-tu appelé Lévin violeur ? Tu... Tu n'étais pas censé être au courant.

-C'est ce qu'il est. Avant la classe, je l'ai entendu parler de ton futur viol. Je ne voulais pas y croire et du coup j'ai laissé courir. Mais quand je l'ai entendu s'en vanter après, quand je t'ai vu aussi mal, j'ai compris qu'il disait vrai. Pardonne-moi, j'aurais dû empêcher cela, seulement, j'ai été trop naïf. J'ai voulu croire en mon semblable et voilà le résultat.

- Tu n'aurais rien pu faire, ils sont trop nombreux et tu ne peux pas me protéger tous les jours.

-Ils te font ça tous les jours?! Hurla avec effroi l'humain

Yuan sursauta. Voyant qu'il avait peur, l'héritier Aurion se calma. Il ajusta les draps sur les épaules du domestique qui s'endormit presque aussitôt. Malheureusement son sommeil ne dura pas longtemps. La directrice, prévenue de la présence de Yuan chez Kratos, était montée chercher le fauteur de troubles.

- Yuan, lève toi, tu n'as rien à faire ici. Tu déranges Monsieur Aurion, tu devrais avoir honte! Dit-elle d'une voix sèche

Kratos intervint aussitôt, tentant d'être aussi calme et posé que possible.

- Mademoiselle, Yuan n'y est pour rien. C'est moi qui l'ait amené ici.

-Et pourquoi est-il dans votre lit? Demanda t-elle

-Il s'est senti mal.

-Vraiment?

-Oui, il était nauséeux et semble avoir des ennuis pour respirer.

-Pourquoi l'avoir amené ici?

-N'avez-vous point dit à mon père que je pourrais inviter qui bon me semble dans mes appartements? Philosopha l'humain

-Mais un jeune homme de votre rang pourrait inviter qui il veut sans pour autant avoir à se mêler à....ça.... rétorqua la Méthy en désignant Yuan avec dégoût.

- Je l'ai mandé car je voulais le féliciter de la qualité du travail qu'il fait dans ma chambre. J'aime beaucoup ce garçon, vous savez. D'ailleurs, je me demandais si vous accepteriez que Yuan devienne mon domestique attitré. Sa présence me fait beaucoup de bien.

Cette requête laissa pantois Yuan et la directrice.

- A vrai dire, ce n'est pas une demande, c'est un ordre. Sinon, je quitte le pensionnat immédiatement. Je prendrai en charge ses dépenses si cela peut vous rassurer. Vous me feriez bien plaisir si vous accéderiez à mon «caprice».Ajouta Kratos

Le visage de la directrice passa par une gamme assez large d'émotions. Comment un demi-elfe miséreux, sans grâces, aurait-il pu attirer le regard d'un humain si bien né? Comment un enfant pouvait-il lui tenir ainsi tête? Pourquoi protéger la racaille qui était allongée dans son lit? Cependant, elle ne pouvait pas se permettre d'être en désaccord avec le nouveau pensionnaire.

-J'aimerais tant pouvoir accéder à votre demande mais qui remplacera cette...chose?

- Eh bien, l'un de vos cuisiniers. Ou bien, engagez un humain. Vous aurez moins à vous plaindre à la fois de lui et de Yuan. N'est-ce pas un arrangement agréable?

Yuan regardait Kratos sans arriver à réaliser ce qu'il se passait. Il voulait le sortir de son Enfer? Il voulait le garder près de lui? Mais pourquoi? Voulait-il vraiment l'aider ou était-ce une manipulation de sa part? Il se sentait bien trop mal pour réfléchir mais il était, paradoxalement, trop excité pour s'endormir. Un frisson parcourut sa colonne vertébrale avant d'être pris par une violente quinte de toux. Le demi-elfe avait l'impression que ses poumons s'arrachaient, se déchiraient. Il allait enfin mourir et à vrai dire, il était content. Il allait mourir en ayant connu une once de gentillesse. Ce fut sa dernière pensée avant de sombrer dans les ténèbres de l'inconscience. Il entendit la voix de Kratos l'appeler, paniquée.

 

C'est trop tard Kratos. Ta venue dans ma vie est survenue trop tard, mais je ne regrette pas de t'avoir rencontré. Je meurs en sachant qu'il y a des humains qui sont réellement humains. C'est dommage, j'aurais aimé te connaître mieux, apprendre à lire tiens, pourquoi pas, après tout...Mais maintenant que la Mort est venue pour moi, je ne peux pas lui faire faux bond alors que je l'ai tant appelée. Pardon,et merci....

 

 

A suivre

<< précédent                                                               suivant>>