Chapitre neuf: Théophratus et Déodate Aurion 

 

La première semaine de vacances s'était écoulée. Yuan n'avait jamais soulevé de nouveau l'anecdote passée dans la chambre de Kratos, sentant à quel point cela risquait de gêner son ami. Il continuait à apprendre pour devenir un vrai gentilhomme. Mais malgré toute sa bonne volonté, il sentait à quel point il était loin du niveau de Kratos. Son écriture était encore brouillonne, hésitante et pleine de fautes d'orthographe, de conjugaison, de grammaire... Les mathématiques et leurs divisions avaient le don de vite mettre son cerveau à la torture. L'histoire l'endormait et la géographie pour lui se limitait à situer Meltokio sur une carte. La littérature? Oui, Yuan aimait bien cela, même si son manque de culture ne l'aidait pas. Il passait le plus clair de son temps libre à lire. En premier, il lut le livre à la gravure si belle, symbole de son amitié avec Kratos: Bonjour tristesse, d'une certaine Françoise Sagan. Ensuite, les écritures sacrées de Mana, histoire de se remettre en tête tous les principes de la religion que sa mère lui avait enseigné à aimer et à respecter. Puis il avait lu les auteurs préférés de Kratos: Zweig, Nothomb, Laclos... Et enfin, il avait lu tout les livres que Kratos avait sur Minaria, même ceux qui pouvaient assommer les plus courageux par leurs côtés économistes, géographiques, historiques rébarbatifs. On aurait dit qu'il voulait mieux connaître ses racines, être au plus près de son peuple désormais défunt. Au plus près de son père. Parfois, au fil de sa lecture, ses visions le reprenaient, il voyait son père, toujours de dos, entouré par les siens. Il voyait sa rencontre avec sa mère. Il voyait à quel point son père l'aimait. Et à chaque fois, après, il se sentait triste et se jurait de devenir digne de son nom. Mais pourtant, malgré ses efforts, rien ne suivait. Le demi-elfe se découragea. 

Je ne progresse pas assez vite. Je suis bien trop lent. Kratos est-il bien sûr que je suis un prince? Si j'en étais un, j'apprendrais plus vite, je comprendrais tout plus vite...Ces gens là sont toujours talentueux. Et moi je n'ai aucun talent. Kratos a du se tromper. Je ne suis pas un prince. Je dois être le fils d'un bourgeois qui se serait retrouvé ruiné et qui, criblé de dettes, a dû fuir pour nous protéger Maman et moi. Et si jamais Kratos venait à penser qu'au final il n'y aurait rien à tirer de moi? Pourquoi est-il aussi gentil avec moi? Parce qu'il m'aime? D'ailleurs, qu'est-ce qui, en moi, l'a fait tomber amoureux? Je n'ai vraiment rien de spécial. Je suis modérément intelligent, je n'ai aucune éducation de noble, je peux avoir très mauvais caractère, je n'ai pas un physique de rêve. D'ailleurs, pourquoi je me pose toutes ces questions? Il n'a pas forcément de raisons pour justifier le fait qu'il m'aime, l'amour ça se commande pas. 

A peine sa réflexion finie, l'humain entrait dans sa chambre. Yuan ferma donc son livre. 

- Allez, Yuan, on est reparti! 

-Que va t-on faire Kratos? Demanda le demi-elfe face à l'enthousiasme de son ami 

-Aujourd'hui, on va aborder les bonnes manières qu'un noble se doit de connaître pour paraître en société. Mes parents ont décidé de venir me voir bientôt et ils voudraient que je te présente à eux. 

-Quoi?! Mais, je vais te faire honte, même si tu m'enseignes comment paraître, je suis sûr que je serai pas à la hauteur. 

-On dit « je suis sûr que je ne serai pas à la hauteur » et non pas « je serai pas ».Et puis, je suis certain que tu t'en sortiras comme un chef. Tu m'as l'air triste, quelque chose t'ennuie? 

-Tu...Kratos...Tu es sûr que je suis bien un prince? Tu es sûr que tu ne t'es pas trompé? 

-Pourquoi? 

-Eh bien, les princes et les nobles ont tous plein de talents, ils apprennent sans doute plus vite que moi. Mais moi, je ne progresse pas vite. Je n'ai pas de talents particuliers. Je n'ai rien de particulier, je …. 

Yuan n'eut pas le temps de finir sa phrase, Kratos l'enlaçait. Le demi-elfe pouvait sentir à travers cette étreinte tout l'amour que l'humain lui portait. 

- Je suis sûr de moi Yuan. Tes pouvoirs sont la preuve de ton lignage. Tu sais, contrairement à ce que les gens du peuple pensent, les nobles apprennent aussi lentement qu'eux. J'ai commencé à étudier à l'âge de quatre ans. J'ai quatorze ans d'études derrière moi. Toi, ça fait à peine une semaine que tu as entamé ton apprentissage. Tu veux la vérité? Je trouve que pour quelqu'un qui débute, tu te débrouilles bien. Tu te débrouilles même très bien. Meltokio ne s'est pas faite en un jour et mes parents savent que tu débutes à peine, ils ne t'en voudront pas si tu te montres un peu maladroit tant que tu fais de ton mieux. 

-Ils aiment les demi-elfes? 

-Ils ne les aimes pas, mais ils ne les déteste pas non plus. Pour eux, ils existent et donc il faut les respecter car c'est la Déesse qui leur a donné la vie, même s'ils ont quelques préjugés. 

-Et toi Kratos, pourquoi tu aimes les demi-elfes? 

-Légère rectification «Pourquoi aimes-tu les demi-elfes?». En fait, je ne parlerais pas d'amour. Je parlerais plutôt de respect. J'essaye de ne pas voir leurs différences pour mieux les accepter. Pour moi, chaque vie a la même valeur. Le seul demi-elfe que j'aime vraiment, c'est toi. 

Les joues de Yuan rosirent. Il sentait son cœur s'accélérer. Le son de la voix de son ami, son corps serré contre le sien, son compliment... Inconsciemment, il passa ses bras autour de la taille de l'humain et le serra un peu plus fort. Il ne pouvait plus imaginer sa vie sans lui. Kratos l'aimait, Kratos lui faisait confiance, il se devait de faire de son mieux.  

-On peut y aller? Tu es prêt? 

-D'accord Kratos, on y va. 

Le duo commença donc la leçon. Ils entamèrent le cours par un rappel des politesses de base que Yuan maîtrisait déjà. Ensuite vinrent les formules de politesses un poil plus élaborées. Jusque là pas de problème. Ce fut le tour des révérences. Ah ça, ça avait l'air facile! Oui, Yuan pensa cela jusqu'à ce qu'il tombe à terre à cause d'un manque d'équilibre et d'une histoire de pieds qui s'étaient entremêles devant un Kratos qui éclata de rire avant d'aider l'apprenti noble à se relever. Au bout de plusieurs tentatives infructueuses, le jeune homme réussit une révérence maladroite qui lui valut les bravos de son professeur enthousiaste. La deuxième semaine s'écoula donc ainsi, rythmée par les cours de Kratos sur l'étiquette dont les règles semblaient absurdes selon Yuan. A son avis, les nobles se compliquaient bien trop la vie et faisaient trop de simagrées. Pas besoin de trente six mille fourchettes pour manger, après tout. Bien sûr, son humain de professeur n'oublia pas la grammaire, la conjugaison, l'orthographe, la syntaxe, les mathématiques et autres matières nécessaires à la culture générale qu'un jeune homme de bonne famille se devait de maîtriser un minimum. Il y avait des progrès. Yuan s'investissait, il voulait que Kratos ne regrette pas les choix qu'il avait pris à son égard. 

Un mois plus tard, Kratos recevait une lettre de ses parents lui annonçant leur arrivée pour le mois d'après.  

-Plus qu'un mois...J'ai intérêt à leur faire bonne impression si je veux éviter à Kratos de s'humilier devant ses parents. Je vais travailler encore plus dur. 

Yuan redoubla d'efforts durant ce mois. Il n'était pas rare que Kratos le trouve le matin endormi sur son bureau. Mana récompense toujours ceux qui se donnent du mal, elle récompensa Yuan. Malgré sa maladresse touchante, si on l'avait présenté à une personne de noble lignée, elle aurait dit de lui qu'il était un charmant petit jeune homme bien éduqué. Comme Kratos était fier de son élève! Lui qui doutait tant de ses capacités!  

Enfin, le jour de l'arrivée des parents arriva. Le carrosse arriva sur le perron aux environs de quatorze heures. On frappa à la porte de la chambre de Kratos où les deux adolescents étudiaient. Kratos ouvrit et quand il vit sa mère, il se jeta littéralement dans ses bras. Yuan regarda à la dérobé cette femme. Elle était bien jolie à la vérité. Même pas la quarantaine, assez grande, bien faite et de longs cheveux blond dorés qui s'harmonisaient avec ses yeux noisettes. Quand on la voyait, on sentait toute la bonté et la gentillesse dont cette femme était capable. 

-Mère! Je suis si content que vous soyez là! Mais où est Père? Il n'est pas venu? 

-Votre père est avec la directrice.  

Le regard de la dame Aurion se porta sur Yuan et lui adressa un sourire gentil dans le but de le rendre moins timide. 

-Kratos, mon enfant, ce garçon est-il le fameux Yuan dont vous nous faîtes toujours l'éloge? 

-Oui Mère, c'est bien lui! Yuan, ne sois pas timide, Mère ne te mangera pas! 

Timidement, Yuan fit une révérence et souhaita le bonjour et la bienvenue à la mère de son ami.  

- Enchantée de te connaître Yuan. Je suis Déodate Aurion, la mère de Kratos. Kratos, mon fils, vous aviez raison, votre ami est tout à fait charmant! 

- Je remercie Madame pour son gentil compliment. Dit Yuan toujours aussi gêné. 

 Yuan n'eut pas le temps de se remettre de sa gêne, le père de Kratos entrait à son tour. Le métis se sentit immédiatement petit comparé au patriarche Aurion. Il était grand certes mais il avait à peu près la taille de sa femme. C'était son charisme qui impressionnait le demi-elfe. Physiquement, il ressemblait fort à Kratos, à part ses traits un peu plus marqués. Kratos fut ravi de revoir son père. La joie semblait partagée. Kratos remarqua que Yuan ne savait comment agir, il l'aida donc un peu. Même ritournelle que pour la mère de Kratos. 

-C'est un plaisir pour moi de vous connaître Yuan. Je m'appelle Théophratus Aurion.Kratos nous a souvent écrit à votre sujet et je dois vous avouer que j'étais impatient de vous rencontrer enfin. 

-Votre sentiment est partagé Monsieur. 

Hector monta le thé. Yuan tint à servir le trio. Kratos voulant qu'il reste avec eux, il resta donc mais demeura assez silencieux. Il ne savait pas quoi dire et il voulait éviter à tout prix qu'ils remarquent ses lacunes. Il s'avéra que les parents de Kratos se montèrent assez sympathique à son égard et l'inclurent dans leur conversation. Au bout d'un moment, Théophratus demanda à Yuan de lui raconter son histoire depuis son arrivée au pensionnat.  

- Mon chéri, cela risque d'être difficile pour cet enfant, oubliez donc cela. Objecta Déodate 

-Soyez sans crainte Madame, le temps a guéri bien des blessures, je peux parler de tout cela maintenant sans que cela ne me cause de peine. Rassura Yuan 

Le demi-elfe raconta alors comment il était arrivé là, pourquoi il était là et la vie qu'il menait avant que Kratos ne s'intéressât à son sort. A la fin de l'histoire, le père Aurion demeurait silencieux alors que sa femme pleurait. 

-Mais comment peut-on se montrer aussi cruel envers un enfant? C'est affreux! Kratos, mon fils, vous avez bien fait de sauver ce malheureux! Cette Méthy est une femme vile! Yuan, mon pauvre enfant, je me dois de vous présenter des excuses. Au début, j'ai été assez méfiante à votre égard, je me rends compte que j'ai eu tort. Pardonnez-moi. 

Une humaine qui s'excusait devant lui! Yuan n'en revenait pas! Cela le gênait horriblement alors qu'elle n'avait rien fait de mal. 

- Je vous en prie Madame, ne vous excusez pas d'un élan maternel envers votre fils. C'est naturel et je vous comprends à vrai dire. Je crois qu'à votre place, j'aurais réagi de la même manière.  

-Maintenant que je connais toute l'histoire, j'ai une décision à vous annoncer. Kratos, mon fils, j'ai lu attentivement toutes vos lettres, j'ai lu le billet de Gabriel. Je sais donc le secret de ce garçon. Il est hors de questions que vous restiez dans ce pensionnat. Décréta Théophratus 

-Mais et Yuan, Père? Je ne peux pas le laisser!  

-Kratos, vous n'aurez pas à le laisser. Il vient avec nous. Si bien sûr il est d'accord. 

Quitter le pensionnat? On lui donnait enfin sa chance de quitter le pensionnat sans danger? Yuan crut rêver! 

-Mais il y a ici la tombe de ma mère, si jamais personne ne s'en occupe, l'administration va la détruire.... 

-Dans ce cas, nous demanderons à des amis de s'en occuper. Gabriel s'est déjà porté volontaire. Alors, que décidez-vous Yuan? 

-Dans de telles conditions, je ne peux qu'accepter avec joie Monsieur! 

-Dans ce cas, c'est arrangé.  

-Je... 

-Qui a t-il? 

-Eh bien je...j'ai peur de vous revenir cher.... 

Le couple Aurion ria de bon coeur. 

-Allons, allons, ne vous inquiétez pas pour cela! Nous n'avons qu'un seul enfant, nous pouvons nous permettre ce genre de fantaisie. Et nous savons que Kratos serait au désespoir d'être loin de vous. Vous serez notre pupille. Assura Déodate 

Quelques jours plus tard, on apprit à tout le pensionnat Kharlan le départ de Kratos et quand vint le départ, tous furent surpris de voir Yuan partit avec eux.  

Maman, je quitte enfin ce lieu et cette ville où j'ai tant souffert. Me pardonneras-tu de te laisser derrière moi? Monsieur Aurion m'a assuré que quelqu'un s'occupera toujours de ta tombe. Aujourd'hui, je quitte Meltokio pour Altamira. Une nouvelle vie m'attend. Maman, tu seras fière de moi. Je marche vers mon destin aux côtés de Kratos et de ses parents. 

 
 

A suivre

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