Les couloirs de la ferme humaine lui paraissaient encore plus froids qu'à l'ordinaire. Il était pressé de régler ce problème de quotas et de retourner bien vite à Derris-Kharlan. La forêt d'Isélia lui rappelait trop de souvenirs qu'il préférait oublier...

Il était assis à la table de la salle de réunion, attendant que les affaires courantes se terminent. Il s'ennuyait, et cet ennui rappelait à lui l'épisode de ce matin. Ce soir, il demanderait à Mithos de ne plus s'occuper de la ferme d'Isélia, il ne devait pas prendre le risque de la revoir. Peut-être même valait-il mieux qu'il ne remette plus les pieds à Sylvarant.

-...près de la maison du nain...

Ce bout de phrase qui s'échoua dans son oreille lui fit baisser les yeux sur les documents éparpillés sur la table. Et son œil accrocha une photo d'Anna, prise devant la ferme par les caméras de surveillances.

-Et l'équipe qui devait la capturer ce matin ?

-Ils disent qu'ils ne l'ont pas trouvée.

-Bon, elle ne doit pas être loin de la maison du nain. Envoyez une petite équipe et ramenez-la dans la journée.

-C'est fait, l'équipe est partie il y a une dizaine de minutes.

-Ah, bien.

Kratos se leva en sursaut.

-Kratos... ? murmura Forcystus.

Il regarda Kratos quitter la salle sans un mot, puis baissa les yeux sur les documents éparpillés sur la table. Sous ses doigts se trouvait une photo de Kratos, prenant Anna dans ses bras.

 

Kratos couru dans les couloirs, bousculant les désians sans ménagements. L'heure n'était plus à réfléchir à ce qu'il faisait, l'heure était à l'urgence : s'il ne faisait rien, Anna se ferait tuer.

Sitôt dehors il vola à tire-d'aile jusque chez Dirk. Il y fut en quelques minutes, c'était déjà trop. Lorsqu'il atterri le nain travaillait à son potager, et paru extrêmement surpris de le voir.

-Kratos ! Quel bon vent t'amène ? Ca faisait un rien de temps qu'on ne t'avait vu !

-Anna ! Où est Anna ?!

-Quel empressement ! Je n'en sais rien je ne l'ai pas encore vue aujourd'hui. Pourquoi il y a un problème ? Tu as l'air bizarre.

Mais il ne l'écoutait déjà plus. Anna n'était pas encore arrivée. Elle devait être sur le chemin.

Il s'envola et suivi le chemin qui menait à la ferme sans s'arrêter, s'attendant à chaque virage à la voir poursuivie par les désians. Mais il tomba finalement sur les désians, sans avoir aperçu Anna.

-Monseigneur ?! Que faites-vous ici ? s'écrièrent en cœur les deux sorciers qui dirigeaient la petite troupe.

Kratos ne les regarda même pas. Si elle n'était pas là, il n'y avait plus qu'une seule explication : elle s'était encore perdue.

Il s'envola, et commença à survoler les arbres sous le regard étonné des désians.

 

Il n'osait pas crier son nom, personne ne devait savoir qu'il la cherchait. A présent il se maudissait pour avoir réagit aussi bêtement à la ferme. Il aurait du mal à trouver une explication à son comportement. Peut-être pourrait-il prétendre qu'au matin il l'avait laissée pour morte, et qu'il voulait s'assurer de bien l'avoir achevée. Mais cela n'expliquait pas sa panique.

Ses sens d'ange accrochèrent un sanglot. Et dans ce sanglot, il y avait la voix d'Anna. Pourquoi pleurerait-elle ? Les désians l'auraient ils trouvée ?

Il descendit et se posa entre les branches d'un arbre. Anna était à son pied, seule, recroquevillée. Elle ne paraissait pas blessée, mais la voir pleurer ainsi le rendit si triste...

Aussitôt il sauta à terre. Anna sursauta, et ses yeux s'arrondirent en voyant Kratos débouler. Mais elle n'eut pas le temps de réfléchir qu'il s'accroupi et la pris spontanément dans ses bras. Dans un premier temps elle ne réagit pas, surprise, puis elle passa tendrement ses bras autour du large torse de Kratos. L'étreinte sembla durer des heures.

-Tu n'as rien... tu n'as rien... répétait-il sans fin.

-Que veux-tu qu'il m'arrive ? dit-elle au bout d'un moment avec un petit rire.

Tout à coup l'urgence de la situation s'imposa de nouveau à lui. Il se détacha d'elle, la regardant dans les yeux.

-Les désians sont à ta recherche. J'ai eu peur qu'ils ne te trouvent avant moi. Il faut vider les lieux.

Sans lui demander son avis, il passa son bras sous ses genoux et la souleva. Elle s'accrocha à son cou.

-Mais... On ne peut pas rester cachés ici ?

-Non. Ils ont des machines pour scanner l'ensemble de la forêt. Il faut s'éloigner d'ici.

Il s'envola, et pris la direction des montagnes au Nord de Triet.

-Si les désians me cherchent, il n'y a pas de risque qu'ils aillent poser des questions à Dirk ?

-Ils allaient chez lui quand je les ai croisés.

-Mais alors il faut aller l'aider !

-Ce serait idiot. Il faut absolument qu'ils t'aient trouvée avant ce soir parce qu'à minuit ils mettent à jour les quotas, et devront laisser tomber tous les humains recherchés avant cette date. Lorsqu'ils auront fouillé la maison de Dirk, cassé quelques objets et compris que tu n'y étais pas, ils commenceront à scanner la forêt et ne perdront pas de temps avec Dirk. Il ne court aucun risque.

-Mais...

-Si tu y vas, tu nous mets tous les deux en danger.

Il planta son regard froid dans le sien, et elle n'osa répliquer. Il vit dans ses yeux qu'il avait été un peu trop brusque, et se corrigea.

-Je t'assure qu'il ne risque rien. Demain matin, à la première heure, nous seront de retour. Tu peux patienter un peu...

Elle fit une moue peu convaincue. Il soupira, amusé.

-De toute façon nous sommes bientôt arrivés, regarde.

Au loin, la surface ocre du désert de Triet contrastait avec la blancheur immaculée du continent. Sous leurs pieds, un petit massif aux sommets affaissés se creusait en une étroite vallée encaissée. Kratos s'y engouffra. Tout au bout de la vallée se dressait un immense arbre magnifique. Miracle de la nature ou intervention de la magie, alors que le monde autour de lui était couvert de neige, il montrait ses cascades de longues feuilles d'un vert éclatant tombants jusqu'à ses racines noueuses. De gros fruits violets décoraient ça et là les feuilles de l'arbre pleureur.

Derrière l'arbre imposant, une toute petite grotte s'ouvrait dans la falaise. Kratos ralentit son vol, entra, et déposa Anna dans les rochers froids mais secs.

-C'est un abri sur, il est impossible de rallier cet endroit sans voler.

-Où sommes-nous ? demanda-t-elle en contemplant les grosses stalactites qui pendaient du plafond bas.

-Dans les montagnes au Nord de Triet. Et cet arbre est un arbre de Linkité. C'est une plante fragile qui ne peut pousser que si les bonnes conditions sont réunies. L'altitude, une terre fertile, une légère brise qui fait danser ses noix, et bien sûr la bénédiction d'Aska...

-Aska ? Comme dans la légende des esprits originels ?

Kratos lui sourit tendrement.

-Il y aurait tant de choses à apprendre aux gens sur les esprits originels, le monde, ou Martel...

Il devint soudain un peu sombre. Anna craignit de l'avoir vexé par une parole déplacée, et s'empressa de changer de sujet.

-Tu viens souvent ici pour être seul ?

-Euh... oui, maintenant que tu le dis, j'y viens assez souvent. dit-il en s'asseyant sur une pierre plate qui semblait lui être familière. Anna s'assit à côté de lui, et se blotti contre lui.

-Et bien laisse-moi te dire que tu n'es pas très prévoyant. Pas de bois pour faire le feu, pas de couverture...

Son ton était humoristique, mais Kratos paru confus.

-Excuse-moi, c'est que... les anges n'ont jamais froid.

-Oh...

Elle frissonna. C'est vrai qu'il devait faire très froid dans cette caverne sombre, en plein hiver, au beau milieu des montagnes et au début de la nuit. S'efforçant de ne pas rougir, il passa un bras autour des épaules de la jeune femme, dans l'intention de la réchauffer. Elle apprécia le geste et se blotti d'avantage, posant la tête sur son torse.

-Au fait monsieur Kratos...

-Oui ?

-On était censés ne plus se revoir, non ?

Il ne répondit pas de suite, pesant soigneusement ses mots.

-C'est vrai, on ne devait plus se revoir. Mais je n'allais pas te laisser te faire tuer.

-Pourquoi... ?

-Parce que... Il serra son épaule sans s'en rendre compte. Parce que tu es quelqu'un qui m'est cher et que je ne veux pas te perdre. Et c'est précisément parce que je ne veux pas te perdre que je ne veux plus qu'on se fréquente ! ajouta-t-il soigneusement.

Elle sourit.

-Evidemment...

Il y eut un bref silence.

-Et toi, pourquoi tu m'appelles toujours "Monsieur Kratos" ?

-C'est mon père qui m'a appris à être toujours polie avec les hommes, sinon ils nous prennent pour des filles faciles.

La simplicité et la justesse de l'argument désarçonna une fois de plus Kratos. Mais il commençait à avoir l'habitude. Et c'était ça aussi qu'il aimait bien chez elle, entre autres choses...

-Tu peux m'appeler Kratos, je te promets que je ne te prendrai pas pour une fille facile.

-D'accord... Kratos.

Elle rougit légèrement, et leva les yeux vers lui. Une fois de plus, leurs visages n'étaient qu'à une dizaine de centimètres l'un de l'autre.

-Kratos...

-Il ne faut pas qu'on se voit. l'arrêta tout de suite l'ange. Mais ses yeux criaient le contraire. Tout ce qu'il souhaitait c'était que cet instant dure pour les milliers d'années qu'il lui restait à vivre.

-Kratos... je t'aime.

Elle approcha son visage du sien. Kratos approcha de ses lèvres... mais recula, se mordant la lèvre inférieure.

-On ne peut pas.

-Pourquoi ? demanda-t-elle avec un regard suppliant.

-Je ne t'attirerais que des problèmes.

Il la repoussa, et s'isola plus au fond de la grotte.

-Kratos...

Après quelques secondes, Anna se leva, et le rejoint. Kratos lui tournait le dos. Elle passa ses mains autour de sa taille, et se colla tendrement à son dos.

-Kratos... les moments qu'on a passé ensemble étaient... merveilleux. Ce sont mes meilleurs souvenirs. Et puisque de toute façon les désians me recherchent... Et aussi parce que maintenant... Pendant plus de six mois où nous avons été séparés, je n'ai pas arrêté de penser à mon bel ange mystérieux. Et maintenant que tu es apparu de nouveau devant moi... Moi non plus, je ne veux pas te perdre. Je t'aime Kratos. Je t'aime.

Elle serra sa taille, attendant sa réponse avec confiance. Kratos pris délicatement les mains d'Anna entre les siennes, les détacha de sa taille et se tourna face à Anna.

-Anna... Vivre avec toi serait sans nul doute merveilleux, mais, vraiment, ça ne mènerait à rien. Ca n'aurait aucun sens. Mieux vaut qu'on s'arrête là tout de suite plutôt que de souffrir plus tard.

Anna posa une main contre la joue de Kratos. Il posa à son tour une main sur sa main.

-Tu dis ça, mais quand j'imagine que demain matin on devra se séparer pour toujours, je souffre. Alors je ne vois pas quelles souffrances tu m'épargnerais à vouloir rester loin de moi.

Bien sûr, elle avait raison, pourtant, pourtant c'était impossible !

-On ne peut pas. se borna-t-il à répéter, tout en serrant la main d'Anna dans la sienne.

-Pourquoi ?

-Parce que... parce que...

Il ne trouva pas de réponse. Il n'y avait pas de réponse. Il n'y avait qu'une évidence : il aimait Anna. Et cette réalité occultait tout le reste.

Comme dans un rêve, il approcha son visage des douces lèvres d'Anna, et l'embrassa.

-Je t'aime, Anna.

-Je t'aime, Kratos.

Incapables de penser à rien d'autre qu'à leur amour plus puissant que la raison, ils s'embrassèrent toute la nuit.

Il était temps de rattraper le temps perdu après ces six mois de séparation.

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