Après cela, ils se virent régulièrement. Kratos redescendit plus souvent sur Sylvarant, et à chaque fois qu'il le faisait il passait voir Anna. Elle lui présenta son ami, un nain nommé Dirk qui se targuait d'être un excellent forgeron. Il avait craint la première fois qu'elle l'avait mentionné qu'il soit son ami de cœur, mais il n'en était rien. En fait, plus le temps passait, et plus il soupçonnait l'identité de la personne qui occupait son cœur. Et il craignait plus que tout que ces sentiments soient partagés. Pourtant... n'était-ce pas le cas ?

 

Ce jour-là Kratos avait à faire à la ferme d'Isélia. Il lui avait dit de l'attendre chez Dirk, qu'il devait régler quelque chose "du côté de la forêt" et qu'il ne serait pas long. Mais l'entretien fut plus long que prévu. Assis sur sa chaise, Kratos s'impatientait. Comment pouvait-on perdre autant de temps sur une simple question de formulaires ?! Il rongeait son frein dans un coin de la salle de réunion, quand quelque chose retint son attention. L'écran d'une caméra de surveillance. Et dans cet écran.

-Anna...

-Quoi ? demanda Forcystus en émergeant de ses papiers.

-Non, non rien. se corrigea-t-il précipitamment. Il ne fallait surtout pas attirer l'attention sur elle. Mais qu'est-ce qu'elle fichait aussi près de la ferme ? Elle s'était encore perdue ?!

-Je vais faire un tour, appelez-moi lorsque vous aurez retrouvé ce papier.

-Oui Monseigneur. répondit le désian aux cheveux verts sans vraiment lever les yeux.

Kratos quitta la salle, et sorti discrètement du complexe par une porte de service. Il longea les murs, et repéra rapidement Anna qui scrutait l'horizon sur la pointe des pieds, une main en visière.

-Anna ! appela-t-il à mi-voix.

-Mh ? Oh, Monsieur Kratos ! s'écria-t-elle joyeusement en l'apercevant, faisant un grand mouvement de bras.

Idiote ! pensa-t-il.

Il mis un doigt sur ses lèvres et lui fit signe d'approcher. Curieuse, elle s'exécuta.

Sitôt qu'il la su hors de portée des caméras, il la pris spontanément dans ses bras.

-Mons... ?

-Anna tu te rends compte du danger que tu cours ?! Qu'est-ce que tu fais là bon sang ? Je t'avais dit de m'attendre !

-Mais tu ne venais pas alors je m'inquiétais... expliqua-t-elle d'une toute petite voix.

-Mais maintenant c'est moi qui m'inquiète pour toi, tu comprends ? lui dit-il en s'écartant légèrement pour pouvoir la regarder dans les yeux.

-Oui... excuse-moi...

Les larmes lui vinrent aux yeux. Kratos soupira.

-Ce n'est pas la peine de te mettre dans cet état-là... dit-il en essuyant une larme avant qu'elle ne roule sur sa joue.

-Mais qu'est-ce qui t'a pris de venir du côté de la ferme ?

-Ca, je... je pensais que je pourrais mieux te voir si je montais sur une hauteur. expliqua-t-elle toute honteuse.

-Mais finalement c'est toi qui m'a trouvée...

Il lui adressa un sourire indulgent. Elle n'avait rien, il était soulagé. Il s'aperçu soudainement qu'Anna était dans ses bras, contre lui. Zut, il ne fallait pas...

Son regard croisa les yeux encore un peu rouges d'Anna, et il n'eut plus du tout envie de se séparer d'elle. Il aurait voulu rester là à la consoler pour l'éternité...

Comme pour lui donner raison, Anna se blotti contre lui. Il enfouit son visage dans ses cheveux. Elle avait un parfum de fleurs...

La réalité le rattrapa brutalement. Il repoussa vivement Anna et l'envoya presque de force dans un arbuste.

-Que ?

-Chhhhh !!

L'instant d'après, un désian apparu à l'angle du mur.

-Oh, Seigneur Kratos, c'est vous ?

-Qui voulez-vous que ce soit ? répondit-il sur un ton sec, froid, cassant.

Anna blêmit. Le désian ne remarqua rien. C'était le ton de voix habituel de Kratos.

-Des sujets se sont échappés. Nous sommes à leur recherche.

-Je n'ai vu personne. répondit sèchement Kratos. Allez voir ailleurs.

-Pourtant les caméras... Derrière vous !

Kratos se retourna vivement. Quelques mètres plus loin, un enfant et sa mère étaient apparus, courant de toutes leurs forces, sans se retourner, dans les vêtements des prisonniers.

-Ils s'enfuient !

Il n'y avait pas besoin de le préciser. Kratos connaissait son rôle. L'action fut brève. Le séraphin s'élança. Deux foulées plus loin il était sur eux. Son épée fendit l'air. Il croisa le regard épouvanté de la femme. Son épée s'enfonça entre ses côtes. Elle poussa un râle déchirant. Kratos retira son épée sans même la regarder, et se tourna vers l'enfant. Il lui lança un regard suppliant. D'un coup d'épée il le décapita. En quelques secondes, ils étaient morts. Alors seulement il remarqua que la femme tenait un nourrisson contre elle. Il le remarqua parce qu'il hurlait. Un coup d'estoc le fit taire.

-Magnifique Seigneur Kratos ! Vous avez réglé ça en un tour de main ! s'extasia le désian avant de partir signaler la capture à ses supérieurs.

Kratos secoua son épée pour en retirer les gouttes de sang, l'essuya placidement et la rengaina. Alors seulement il regarda Anna.

Toujours cachée dans son buisson, elle était pâle, le regard exorbité, les mains devant sa bouche, les ongles enfoncés dans les mains.

-Dépêche-toi de partir ! lui intima-t-il comme si rien ne s'était passé.

-Kra... Non...

-Allez !

Ce cri, plus qu'autre chose, la décida à bouger. Elle s'enfuit sans demander son reste, le plus loin possible de la ferme. Mais dans les yeux d'Anna, il se vit tel qu'il ne s'était jamais vu : couvert de sang, le regard vide, et le cadavre d'une femme et de deux enfants à ses pieds. Et tout cela, comme si c'était normal. Il eut soudain comme une envie de pleurer, mais aucune larme ne vint brouiller sa vue. Ses yeux étaient secs, tout comme son cœur était gelé. Et même Anna ne pourrait rien y faire. En fait, il était mieux qu'elle l'ait vu ainsi maintenant. Comme ça, elle pourrait s'éloigner de lui sans regrets. Mais lui... en avait-il, des regrets ?

-Seigneur Kratos !

Il tourna la tête. C'était Forcystus en personne qui était venu le féliciter.

-Pardonnez-moi de vous avoir mis en contact avec ces... choses. Cela ne se reproduira plus, je vous le garantis.

-Ce n'est pas grave. dit-il sans ressentir aucune émotion.

-Voulez-vous bien reprendre le cours de la réunion ?

-Oui. Allons-y.

Il laissa là les trois cadavres sans un regard. En chemin, Forcystus lui dit :

-Vous ne devriez pas vous promener comme ça à l'extérieur. Vous pourriez y faire d'autres mauvaises rencontres.

-Vous avez raison.

 

Après cela, il ne revit plus Anna.

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