Le jeune homme s’affala dans son fauteuil, exténué. La journée n’avait pas été de tout repos, à commencer par son travail. Maintenant, il était là, et il se sentait presque heureux d’en finir.

La salle de bains était occupée, mais il aurait donné cher pour prendre un bain à cette heure-ci. Mais bon, tout ce qu’il ne fallait pas faire pour arriver à ses fins…

Le bruit de l’eau à l’étage s’estompa, et on n’entendit plus que le bruit léger des gouttes coulant par terre.

« Elle a enfin terminé ! » sourit Zack, tout content.

Il allait enfin pouvoir l’avoir, cette salle de bains !

La porte en haut grinça, et on entendit la voix familière de la gouvernante aboyer pour que tous l’entendent.

« Mais c’est-y pas qu’elle est bien plus jolie comme ça la petiote. A tomber ! »

Il ne fallait pas s’étonner de l’accent de la bonne femme. Elle était française…

Une sorte de râle lui répondit, et un bruit bref dans l’escalier. De nouveau l’autre cria :

« Mais c’est pas vrai qu’elle pourrait pas tenir sur une poutre la petiote. Faut vraiment lui réapprendre à marcher !

- Marianne, vous pouvez arrêter de rugir s’il vous plaît ? Toute la Terre n’est pas à votre écoute ! » tonna Zack, de manière à ce que son ton égale celui, bourru de ladite Marianne.

Un grognement lui répondit, signe qu’elle prendrait son ordre au pied de la lettre. Il fallait dire que c’était épuisant, en plus, de l’entendre à longueur de journée.

Il monta, et tomba sur sa gouvernante et une autre jeune femme, plus mince, qui tremblait et qui semblait se demander qu’est-ce qu’elle fichait dans cette maison de fous. Elle était simplement vêtue d’un peignoir, et était affalée par terre, ne tentant même pas de se relever. Sa peau était d’une rougeur anormale, mais Zack comprit pourquoi. Il fallait dire que les manières de Marianne à frotter étaient un peu à faire peur… Il regrettait presque de l’avoir confiée aux mains de la servante, qui avait assuré en faire son affaire.

« Vous auriez dû un peu moins abuser sur le lavage, Marianne, fit-il remarquer.

-Tout le monde a sa manière de faire, répliqua la femme, de sa grosse voix, philosophe.

-Vous avez peut-être raison, mais à ce point-là… »

Les yeux bruns de la jeune femme se posèrent sur lui, et sa bouche trembla d’autant plus. On aurait dit un petit chien apeuré…

« J’m’occupe de la changer ! lança Marianne, d’un ton joyeux.

-Eh, faites att… »

Mais la grosse femme de relever brutalement sa protégée et de l’emmener dans une petite chambre où elles seraient à l’abri des regards.

« Elle sera toute, toute belle ! promit la gouvernante, radieuse, avant de fermer, ou plutôt de claquer la porte.

Et Zack resta là, bêtement, au milieu du couloir, une main levée en direction de la porte, et le visage un peu perdu. C’est qu’elle avait du caractère, la bonne femme !

Il soupira, puis redescendit l’escalier, avant de s’asseoir à nouveau dans son fauteuil fétiche et de prendre un livre, histoire de passer le temps. Il avait l’air très ordinaire, dans la vie de tous les jours, mais ce n’était pas le cas lorsqu’il revêtait son uniforme de soldat. Là, il faisait mine d’être totalement apte à recevoir des ordres de la part de son supérieur, mais il était aussi effronté qu’un gamin. S’il fallait y aller, il fallait y aller, un point c’est tout, qu’on ait le choix ou non, telle était la devise du commandement. Mais il n’obéissait pas à cette règle. En fait, il faisait tout le contraire de ce qu’on lui disait. Exemple : quand on lui disait d’aller par ci, il allait par là, pour la simple et bonne raison qu’il était persuadé d’avoir raison. Plusieurs fois il avait failli être renvoyé, mais comme le besoin de soldats se faisait beaucoup ressentir, à chaque fois on remettait ça à plus tard. Il n’avait donc rien à craindre là-dessus.

L’armée, c’était toute sa vie. Il avait toujours rêvé d’être un officier. Mais pour l’instant il était un simple soldat, et faisait partie de la classe la moins importante de la garnison. Il en avait connu moins âgés que lui qui avaient sans mal réussi à décrocher le titre de sergent-chef par pot-de-vin. Il aurait bien voulu faire pareil, mais on ne lui faisait pas assez confiance pour ça. Dommage…

Il se dirigea de nouveau vers la salle de bains, et s’enferma à double tour. Un bon bain ne serait pas de refus, et de loin. A la différence près que ce n’était pas Marianne qui se chargeait de le rendre propre, c’était déjà ça.

Il laissa couler l’eau pendant qu’il se déshabillait, puis il s’immergea jusqu’aux épaules et soupira d’aise. Quoi de mieux qu’un peu de tranquillité bien méritée ?

La porte à côté grinça, et la voix de la gouvernante se fit entendre, alors qu’elle frappait à la porte :

« Maître Zack, vous êtes ici ? »

Nan je suis en Suisse, voulut-il lui lancer, mais il préféra répondre par politesse :

« Oui, vous désirez quelque chose ? »

C’était plutôt à elle de poser la question d’habitude, mais dans cette maison on avait tendance à inverser les rôles…

« V’nez voir comment se porte la p’tiote ! Elle se porte comme un charme! »

Après ce que je viens de voir, se dit-il, je ne sais pas si on peut la qualifier ainsi.

« Deux secondes, » grommela t-il.

Il venait à peine de rentrer dans la baignoire !

Il sortit un pied de l’eau, puis l’autre, et, tout en prenant son temps, il fut sur le tapis et se vêtit d’un de ses peignoirs.

Même s’il savait qu’il était inconvenant de sortir avec ça pour seul vêtement, il rafla quelques habits au passage, s’habilla en vitesse et sortit de la salle. Marianne l’attendait dans le couloir. Elle trépignait sur place.

« V’nez vite, v’nez vite ! »le supplia t-elle, très pressée.

Il aurait bien voulu lui dire que ce n’était pas la peine de s’exciter comme ça et qu’il n’y avait pas le feu, mais il s’abstint. La domestique était une vraie maniaque. Impossible de la détourner de ses passions. Elle s’y accrochait comme à une bouée de sauvetage.

En entrant dans la petite chambre qui servait pour les essayages, Zack se figea sur place.

Là, toute rouge de timidité, une jeune femme qu’il ne connaissait pas se trouvait là. Un instant il se demanda ce qu’elle fichait là, puis il revint à lui et la contempla yeux écarquillés. Son regard insistant embarrassa d’autant plus la fille.

Elle était vêtue d’une très jolie robe datant du début du vingtième siècle, et était maquillée d’une très jolie façon, qui la rendait naturelle malgré tout. Même pour l’instant pied nu, Zack sentait que tout, absolument tous les vêtements du monde lui iraient à merveille.

A côté de lui, la gouvernante rayonnait. Elle attendait avec impatience la réaction de son patron et à sa tête, on voyait bien qu’elle n’était pas déçue, mais alors pas du tout.

Elle couvait sa protégée du regard, qui avait le rouge aux joues à force d’être regardée de cette manière. Finalement, au bout d’un moment de silence, la voix de la servante retentit, brisant le calme qui s’était installé.

« Hein qu’elle est jolie la p’tite mignonne. Hein ? »

Elle s’approcha de la jeune fille et, d’une poigne forte, la fit tournoyer sur elle-même. La robe virevolta sous l’attraction, et un moment encore, Zack eut l’impression de regarder danser une princesse. Puis il se reprit et se racla la gorge :

« C’est… euh… superbe !

-Pas seulement ça hein ? Elle est bien mieux que ça ! Hein ma petiote ? lança la domestique, en prenant le menton de Sheena entre son pouce et son index et en le tournant vers son visage.

« Ah euh… »balbutia celle-ci, en fixant la chemise de Zack qu’il avait mise en vitesse.

Juste le temps pour lui de voir qu’il l’avait mise à l’envers que la voix de Sébastien, le majordome, retentit, venant du rez-de-chaussée.

« Maître Zack, vous avez de la visite ! »

Aussitôt le cœur de l’interpellé se mit à battre plus fort et il ordonna de vive voix à Marianne :

« Dépêche-toi de tout remettre en place et prends soin de cacher notre invitée ! »

Celle-ci s’exécuta, ne prenant pas en compte le tutoiement subit qu’il venait d’emprunter. Il était toujours comme ça lorsqu’il était énervé. Elle prit la main de la jeune femme abasourdie et l’entraîna derrière un rideau. Le jeune homme, quant à lui, regagna la salle de bains et vida la baignoire, se rhabilla et se recoiffa correctement et vérifia qu’il était présentable. Puis il descendit et essaya de garder un ton poli et guttural, histoire de ne pas avoir l’air grossier.

Ca y était, tout allait bien…

« Bonjour, Monsieur Wilder, belle soirée ? »

Il sursauta. La personne qui se tenait dans le hall n’était pas celle à laquelle il s’attendait. Et de loin.

« Eh bien, reprit-elle, vous me sembliez bien étonné. Est-ce ma venue qui vous dérange ? »

Zack balbutia quelques mots et s’inclina respectueusement devant le colonel, car il s’agissait là de son supérieur hiérarchique.

« Aucunement, mon colonel, il est juste rare que vous veniez rendre visite à quelqu’un de mon statut. »

Et en général, ça ne présageait rien de bon.

« Eh bien, il faudra vous y habituer à partir d’aujourd’hui, très cher. Considérez ceci comme une simple visite amicale. Puis-je ? demanda t-il, en retirant son manteau et en le lui tendant.

-Oui, » répondit simplement le jeune homme embarrassé.

Et en retour il s’écarta et repassa le manteau à Sébastien, ceci étant son travail. Le majordome s’inclina et partit accrocher le manteau.

« Dois-je vous préparer un thé ? demanda t-il, en respectant à la lettre les règles de bienséance, pour une fois.

« Je vous en prie, préparez-en pour vous aussi, » répondit l’homme, de sa voix mielleuse que Zack détestait.

Un peu en rogne sans le montrer pour autant, le jeune homme ordonna à Marianne, qui descendait, de préparer les boissons, puis il s’assit en face du colonel, s’attendant visiblement à ce que celui-ci lui dise quelque chose. Mais l’homme prenait son temps, profitant de son grade pour énerver la bête tout en la tenant par les cornes (cherchez pas c’est une expression de mon cru^^).

Lorsque le thé fut servi, le colonel se décida enfin à expliquer les raisons de sa présence, tout en prenant son temps.

« Bien, permettez-moi de m’excuser de venir aussi tard, mais je voulais vous voir pour quelque chose d’important.

-Alors pourquoi ne pas m’avoir fait quérir, pour vous épargner tout ce chemin jusqu’à chez moi ? »

Il fallait dire que le manoir, car c’en était un, de Zack se trouvait relativement loin de la base militaire. Plus de vingt minutes en automobile.

« Je me doutais que vous alliez poser cette question. Non, si je suis venu ici par moi-même, c’est parce que je suis beaucoup plus sûr de vous parler seul à seul. Il suffit juste que vous envoyiez vos domestiques accomplir une tâche quelle qu’elle soit, et de fermer les issues qui mènent jusqu’ici. Compris ? »

Comprenant que, même en dehors du travail, il s’agissait là d’un ordre, Zack ne perdit pas son temps, se leva et fit ce qui lui était demandé. Enfin, lorsqu’il revint, son interlocuteur passa aux explications.

« Vous devez vous douter que nos alliés venus d’Orient dorment cette nuit à un hôtel près du complexe.

-Oui, acquiesça le jeune homme, se demandant où il voulait en venir.

-Eh bien, cette nuit, nous envoyons une garnison dans le Sud du pays, car nous avons perçu de l’agitation dans la région de Bade-Wurtemberg, à côté de Bavière. Et nous nous sommes aperçus qu’il nous manquait beaucoup plus d’hommes que nous ne le pensions, c’est pourquoi nous avons décidé de faire monter en grade les plus méritants.

-Quel rapport ici avec… un soldat tel que moi ? »

Il craignait de comprendre ce que cet homme voulait dire. De toute sa carrière en tant que simple soldat, il ne se rappelait pas avoir été considéré comme l’un des plus méritants.

Le colonel étouffa un rire.

« Voyons, ne jouez pas les incrédules, et soyez plutôt heureux de la proposition que je vous fais là. N’est-ce pas excitant ? »

Zack haussa un sourcil. Se pourrait-il que…

« Désirez-vous un poste plus prestigieux que votre grade initial ? Voulez-vous vous sentir plus concerné par les affaires militaires, et peut-être même vous faire remarquer, et monter encore plus en grade ? N’est-ce pas là tentant ? »

Le jeune homme manqua de s’écrouler avec le fauteuil. Avait-il bien entendu ?! C’était quoi ces… bêtises ? Et pourquoi cette proposition si subite ?

« Ca vous surprend, n’est-ce pas ? fit le colonel, amusé par la réaction de son subordonné. Je comprends bien que vous soyez sous le choc. Je sais qu’il n’est pas dans les règles de demander cela ainsi, car il faut avant tout passer un test. Mais nous sommes en manque énorme et il nous faut à tout prix du recrutement. Or, les gens sont trop peureux pour sortir de leur maison, en cette période de guerre, et donc ils ne veulent pas perdre leurs enfants à la bataille, c’est commun. Donc il faut jouer de persuasion et quelquefois de force pour avoir des soldats dignes de ce nom. Fort heureusement, il en existe encore qui veulent sauver la gloire de leur pays, comme vous n’est-ce pas ? »

Zack se redressa, une mèche en bataille, l’air mal réveillé. Il tenta de dire :

« Oui, mais c’est uniquement parce que…

-Je connais votre histoire, monsieur Wilder, et je sais qu’elle est ô fort triste. C’est bien cela qui vous a forcé à quitter votre Amérique natale ? »

Le passé ressurgissait brutalement dans la tête du jeune homme, et une mine grave se peignit sur son visage. Il avait souhaité ne plus jamais en reparler.

« Il… y a longtemps que j’ai quitté le Michigan pour venir ici, mon colonel. Je me sens tellement plus à l’aise en Allemagne, dans ce pays dont j’ai rêvé tant de fois depuis l’enfance. Je me suis même décarcassé pour apprendre la langue…

-Au grand désespoir de votre cher père. Mais on peut voir que cela a mené à quelque chose. Normalement, l’Amérique est une des patries alliées de l’ennemi. Et qui dit «les amis de nos ennemis sont nos ennemis » dit faire front à l’ennemi. Pour l’instant ils semblent que les Américains ne participent pas beaucoup à l’affrontement. Nos alliés d’Asie s’en occupent, heureusement, et leurs batailles principales se déroulent en mer. Nous envoyons beaucoup de renfort pour participer à la bataille, mais pour l’instant tout semble se dérouler au mieux. Et je me suis aperçu que, même étant originaire du nouveau continent, vous ne réagissez pas en faveur de vos compatriotes…

-Il y a longtemps que l’Amérique n’est plus ma patrie, colonel. Désormais je suis fidèle à mon nouveau pays : l’Allemagne. Soyez assuré que je resterai à vos ordres. »

L’homme sourit, satisfait, puis reprit, en se levant :

« Bien, pour ce qui est de votre montée en grade, je vous attends vous et vos camarades avertis demain à neuf heures dans mon bureau. J’espère de tout cœur que vous serez du lot…

-Attendez, le retint Zack, est-ce que… pour cela, ai-je vraiment le choix ? Je veux dire : suis-je permis de refuser ou d’accepter ? »

Son interlocuteur se contenta de réfléchir, puis il tourna la tête vers le jeune homme.

« Pour ce qui vous concerne, vous êtes libre de choisir, mais il serait vraiment dommage de rater une telle opportunité non ? »

Et il tourna le dos. Zack le regarda revêtir sa veste, à l’aide du majordome et quitter la salle pour se rendre à l’extérieur, où l’attendait une voiture privée. Ainsi, il laissa son soldat devant un choix aussi peu probable qu’inévitable. Demain se jouerait son futur.

Avec une politesse forcée, il regarda partir la voiture puis rentra, en soupirant. Il faisait nuit noire maintenant. Plus le temps de prendre un bain de nouveau.

Mais de toute façon, se dit-il, la persuasion du colonel avait été telle qu’il avait sans peine fait son choix, lui qui en rêvait depuis tellement longtemps. Ce soir-là était sans doute le plus différent des autres qu’il ait connus. Il avait vécu beaucoup de péripéties ces derniers temps. Pourquoi tant d’acharnement sur lui ? Qu’est-ce que le sort lui réservait ?

Un raclement de gorge se fit entendre soudain lorsqu’il passa près des escaliers, puis un bruit bref. Il s’arrêta. Rêvait-il ?

Une masse noire apparut sur la rampe, puis un visage. Des mains s’agrippèrent à la rampe d’escalier, et deux grands yeux noirs le fixèrent. Il manqua de sursauter, puis se remit tout aussi rapidement. C’était seulement elle. La jeune japonaise…

« Qu’est-ce que vous faites là ? Marianne t’a laissé tombé ? » demanda t-il, passant au tutoiement sans faire la différence avec le registre de bienséance.

Les yeux de la jeune fille se plissèrent, puis elle répondit d’une petite voix :

« Elle est partie me préparer à manger… »

Comme pour signifier le geste à la parole, un grognement surgit de l’estomac de l’invitée. Elle rougit.

Zack l’observa, l’air blasé. Elle avait beaucoup changé physiquement, depuis leur première rencontre. A commencer par l’hygiène, qui avait largement battu son record. Elle était plus féminine comme ça. C’était déjà bien.

Et puis, en plus, elle avait pu recouvrer sa voix. La première fois qu’elle avait posé le pied sur le palier de ce manoir, elle était incapable de prononcer ses mots. Il avait fallu qu’elle note ce qu’elle désirait dire sur un bout de papier et qu’on lise sur ses lèvres. C’était en net progrès.

Et (quelle chance !), lorsqu’il lui avait demandé si elle parlait allemand, elle lui avait fait un petit paragraphe sans faute sur son pays dans la langue de son « sauveur », Voilà qui avait pu rassurer le maître de maison, qui se voyait pouvoir faire la conversation avec elle. Et c’était qu’elle en savait, des choses, l’asiatique !

Elle tituba légèrement et manqua de trébucher dans les escaliers, puis le rejoignit. Lorsqu’elle se trouvait à proximité, Zack ne pouvait s’empêcher d’éprouver une répulsion à son égard, alors que tantôt il la trouvait si belle. Pourquoi ? Sûrement à cause de son apparence… Ca c’était la meilleure !

La jeune femme le suivait timidement, mais d’une démarche bien assurée pour une « malade ». Sa présence était tenue secrète et personne à part ses deux domestiques, Sébastien et Marianne, et lui n’étaient au courant de son existence. C’était une bonne chose, car il n’était pas sûr que ses supérieurs le prendraient bien là-dessus. Et c’était sa carrière qu’il risquait, surtout ! Donc elle avait intérêt à se tenir à carreau, la brunette !

Sa voix fluette le fit sursauter :

« Dites, tout à l’heure, j’ai entendu votre conversation… »

Il fit volte-face, et regarda avec une extrême sévérité la jeune fille. A sa grande surprise, malgré sa fragilité, elle ne cilla pas. Elle avait dans son regard un petit air déterminé.

Déstabilisé un moment, Zack revint à lui et fronça d’autant plus les sourcils, puis il finit par siffler entre ses dents :

« Tu n’étais pas censée écouter aux portes, petite effrontée. J’ai intérêt à me tenir à carreau, si je ne veux pas que tu fouilles dans mes affaires…

-Qu’est-ce que cela signifiait ? Je veux dire… Quelle est cette histoire de patrie, et… de montée en grade ? »

Il soupira. Ca n’arrangeait pas les choses. S’il avait su qu’il abritait sous son toit une fouineuse, il ne se serait sûrement pas donné tout ce mal pour la transporter ici dans le plus grand secret. Déjà que la tâche n’avait pas été simple…

« Suis-je vraiment obligé de tout devoir dire à tout le monde ? On ne se connaît qu’à peine, de toute façon… Vois-tu, j’ignore totalement ton âge, ton nom de famille, ce qui t’est arrivée et comment tu as atterri là ! Tu es mal placée pour me donner des explications !

-Au contraire, si tu veux un détail sur moi, j’ai travaillé à l’administration d’Hiroshima. Là-bas, ils sont très concernés par la guerre. Et j’en sais bien plus que tu ne le penses… »

Ce tutoiement subit renforça l’énervement du jeune homme. Aussi importante dans son travail soit-elle, elle n’avait pas à s’exprimer comme ça avec lui. Il s’agissait d’une étrangère, mince !

« Je n’en ai rien à fiche de ce genre de détail. Et je me fous carrément de ta vie. Ne va pas chercher plus compliqué ok ?

-Pourquoi… reprit-elle, sans se soucier de ce qu’il avait dit. Pourquoi en veux-tu tant à ta nation d’origine, au point de te ranger du côté de l’ennemi ? »

Un silence. Zack sentit toute sa belle assurance s’écrouler en quelques secondes. Elle avait touché là un point sensible.

« Ca ne te regarde pas, balbutia t-il, d’une voix mal assurée. Ce ne sont pas tes affaires, après tout, je me trompe ?

-En France, c’est ce qu’on appelle « collaborer ». »

Il eut envie de la gifler. Pas seulement à cause du fait qu’elle étalait sa science à tout va, mais parce qu’elle n’arrêtait pas de mettre son nez dans les affaires de tout le monde. Elle ne devait pas être appréciée pour ça, là où elle habitait…

« Ok, mignonne, grinça t-il. Tu as gagné. J’ai déjà assez joué avec toi…

-Parce qu’il s’agissait d’un jeu, en plus ?

-Si tu veux, on en reparlera après le dîner, mais pour l’instant, je te conseille de mettre ton nez dans ta purée plutôt que dans mes affaires, compris ? »

Une odeur de grillé s’échappait de la cuisine au moment où ils s’approchaient de celle-ci.

« Ca n’a pas l’air de sentir tellement comme de la purée… »fit remarquer la jeune fille.

Elle se reçut un silence de la part de son voisin.

 

Après le dîner, qui s’était avéré être délicieux malgré la drôle d’odeur qui flottait dans l’air, et suite aux vantardises de Marianne qui se flattait de l’avoir concocté elle-même, les deux compagnons quittèrent la table et décidèrent de ne pas aller au salon, où les domestiques pouvaient très bien entendre ce qu’ils se disaient. Sans aucune gêne, Sheena avait proposé la chambre du rouquin, et celui-ci, le visage un peu coloré, avait refusé systématiquement et avait choisi une autre pièce. Une petite pièce privée où il n’y avait aucun meuble. Il disait qu’elle ne servait à rien d’autre qu’à y mettre les objets inutiles. Or, il ne devait pas y avoir beaucoup de choses inutiles ici car il ne s’y trouvait aucun objet et autre babiole. Le maître de maison semblait ranger ses affaires avec attention. En voilà quelqu’un d’ordonné. Mais comme la jeune japonaise  n’était pas ici pour ça, elle décida d’aller droit au but, et une fois qu’il eut fermé la porte, elle lança :

« Bien, maintenant qu’on peut enfin parler en privé, je ne passerai pas par quatre chemins… Pour commencer, on peut toujours faire les présentations non ? »

Il soupira, puis dit :

« Commence toujours par toi. Je ne suis pas sûr de te faire assez confiance pour commencer.

-Comme tu veux, fit-elle, impassible. Mon nom est Sheena Fujibayashi. J’étais secrétaire à la société d’Hiroshima, où la ville est entièrement sous le contrôle des dictateurs qui se disent gouverner mon pays. Depuis plusieurs années, j’œuvre pour sortir mon pays de la crise, mais nous ne sommes qu’une poignée à aspirer à cela et beaucoup d’entre nous sont les cibles d’attentats dirigés par le gouvernement du Japon. Aujourd’hui encore, nos tentatives de persuader les gens de se joindre à nous échouent encore, mais nous ne nous avouons pas vaincus. Nous…

-Pourquoi donc essayer de résister ?

-A ton avis ? Tu ne te rends pas compte que ces pourritures au pouvoir détruisent notre beau petit monde ? Je veux empêcher cela et c’est pour ça que je suis née !

-Comment oses-tu traiter de pourritures les grands de ce monde ? Tu sais qu’il t’en cuira… »

Elle le fusilla du regard, et il parut troublé.

« Tu n’es vraiment qu’un sale lâche… »

L’insulte le fit sortir de ses gonds.

« Comment ça, un lâche ?! Je ne fais que servir fidèlement ceux que tu traites de pourriture, et mon boulot est aussi de débarrasser la société des gens comme toi. Vous êtes des nuisibles, pour ainsi dire…

-C’est donc à ça que tu sers, en ce bas monde ? Entièrement soumis à ces dictateurs qui se servent de toi pour accomplir leurs desseins ? Qu’est-ce qui t’as poussé à faire cela ?

-Je suis fidèle à mon pays…

-A ce que j’ai entendu, il ne s’agit pas vraiment de ton pays. Ta patrie, c’est bien l’Amérique, n’est-ce pas ? Tu l’as abandonné pour la laisser entre les mains de mes compatriotes. Et c’est ça que tu appelles servir fidèlement ton pays ? Tu… »

Une claque retentissante atterrit sur sa joue et l’envoya à terre. Elle ressentit une douleur cuisante sur sa pommette droite, et frissonna. C’était qu’il frappait fort, le bougre…

« Tu n’as pas intérêt à évoquer nos alliés de cette manière. Si c’est comme ça que tu envisages ma vie, c’est que tu ne me connais pas assez… »

Zack était calme, malgré sa main qui tremblait à cause de la gifle, et la rage qui sourdait en lui.

« Toi, peut-être pas, mais les autres pays, si. Je ne les connais que trop bien pour ressentir la douleur de ceux qui souffrent à cause de cette stupide guerre… »

Mais c’était qu’elle avait la langue bien pendue, la traîtresse à sa patrie ! Elle tenait bon, en plus, malgré la baffe qui aurait dû lui remettre les idées en place.

Elle se releva en titubant, et il se rendit compte à l’instant que n’étant pas encore tout à fait rétablie, sa conduite n’avait pas été exemplaire envers elle, invitée en tant que malade. Mais qu’importe, il avait mal fait en l’escortant ici. Après tout, pourquoi ne pas l’avoir laissée pourrir dans son coin ? C’était pas non plus la peine de se décarcasser pour une rebelle.

Mais voilà, il ne pouvait pas faire marche arrière. Elle était là et elle était résolue à rester comme un noyé s’accrocherait à une bouée de sauvetage, ou mieux, comme une mouche attirée par la lumière d’une lampe…

« Mon pauvre… A ton expression, on devine sans peine que tu ne gardes pas un souvenir heureux de ta vie passée…

-En quoi ça te regarde d’abord ? cria t-il, rouge de honte et de colère.

-Après ça, j’ai presque pitié de toi… » soupira t-elle.

Alors qu’il s’approchait pour à nouveau lever la main sur la jeune femme, la voix retentissante de Marianne se fit entendre à l’autre bout du couloir.

« Mademoiselle Fujibayashiiiiiiiiii ! Vous êtes ici ?

-J’arrive ! » s’empressa de répondre la brunette.

Et jetant un ultime regard sur Zack, elle le contourna, atteignit la porte, l’ouvrit et disparut dans le couloir, partie à la rencontre de la grosse gouvernante.

Resté seul, le jeune homme sentit sa colère s’estomper, et il s’affala par terre, presque abattu. C’était bien la première fois que quelqu’un (surtout une fille !) lui faisait si mal en l’atteignant au cœur. Durant cet entretien, la jeune fille s’était amusée à torturer son esprit déjà courbatu, au point qu’à la fin, il n’en reste rien. C’était pitoyable de sa part de s’avouer vaincu comme ça. Mais là, il ne savait comment réagir.

Il eut une brève pensée pour elle, et soudain, se souvint d’un truc : la fille, sa façon de parler… Son ton n’était plus sifflant comme tout à l’heure. Elle avait même l’air d’être en pleine forme ! Incroyable ! Cette guérison soudaine n’était sûrement pas due au hasard, ça c’était clair…

Puis une idée surgit dans sa tête, n’ayant aucun rapport avec cette découverte, mais avec son idée de vengeance de tout à l’heure. Et un sourire étira ses lèvres fines. Cette fois-ci, elle se garderait bien de laisser sortir ses paroles venimeuses. Et elle le regretterait, d’ailleurs…

 

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Lloyd, s’ennuyant ferme dans sa prison, se décida à s’approcher des barreaux et à regarder ailleurs.

L’endroit était bien calme depuis leur dernière entrevue avec Yuan. Plus personne ne pipait mot, préférant s’enfermer dans un mutisme bien à soi. On ne parlait pas, on ne bougeait pas, on ne faisait rien…

Rébecca, la sœur de Gilles, et lui-même ne tentaient pas de faire la conversation à leur compagnon d’infortune. Le jeune homme déprimait devant tant de silence. Il n’avait jamais aimé ça. Le silence…

Il détourna légèrement la tête et aperçut une fine silhouette en position assise et qui bougeait légèrement, dans la cellule voisine. A voir la masse de cheveux blond clair, il s’agissait du plus jeune des trois prisonniers, Gilles. Il avait sur les genoux une sorte de cahier et griffonnait avec un fin stylo d’encre. Les yeux de Lloyd luisirent d’envie. L’écriture n’avait jamais été sa grande passion, lui qui était nul en grammaire et en orthographe (évidemment ! Tout Reflets qui se ressemble s’assemble ! *SBAF*), mais en ce moment même, il aurait préféré avoir une occupation comme celle-là plutôt que de ne rien faire, à moins que ce ne soit l’inverse… Enfin, bon. 

« Qu’est-ce que tu fais ? » se risqua t-il.

Il craignait que le garçon feigne l’indifférence, mais ce dernier sursauta et fusilla le jeune homme du regard, ses cheveux ternes et en batailles frémissant dans l’obscurité.

« Je joue aux échecs avec une chèvre, ça ne se voit pas ? » railla t-il.

Lloyd soupira. Au moins, il acceptait de lui parler…

« Non, c’est juste que ça me surprend que tu aies amené une distraction, à croire que tu savais que tu allais croupir ici… »

Soupir sarcastique de la part du jeune français.

« Ce n’est pas une distraction. En fait c’est un journal que je tiens depuis mes huit ans… »

Son interlocuteur siffla.

« Même moi, je ne serais pas capable d’écrire à cet âge-là…

-Tu n’aimes pas les études ?

-Disons que je ne me suis pas donné la peine d’apprécier… »

Il rit lui-même, mais Gilles garda un air grave et sérieux, et son gloussement s’étrangla dans sa gorge. Mince, il n’aurait pas dû en parler. A coup sûr, il était tombé sur un snobinard qui allait lui débiter dans cinq secondes ô combien les études étaient importantes et qu’il ratait une énorme opportunité de réussir dans la vie plus tard. Mais en cette période-là, réussir dans la vie via les études n’était plus à l’ordre du jour, et il détestait qu’on le regarde de haut après ça…

Mais le petiot ne dit rien dans ce genre-là, et il arrêta de griffonner sur son cahier. Lloyd put distinguer une écriture soigneuse et serrée, mais il lui fut impossible de lire étant donné que le journal était à l’envers de son point de vue. L’enfant écrivait déjà comme un prof à son âge, l’horreur !

Le regard de Gilles se fit évasif, l’air de penser à autre chose, puis il dit :

« En fait… Je prends des notes pour me rappeler chaque détail de ce que j’ai vécu pendant cette guerre, pour que je puisse peut-être la mettre plus tard entre les mains de personnes en qui j’ai confiance, afin de ne pas oublier…

-A quoi ça sert que ce soit un journal intime si tu te mets en tête de le faire lire à d’autres personnes, se moqua le jeune homme.

-Tu ne comprends pas… Il faut que des gens soient au courant de ce qu’on a subi… Tu te souviens de nos parents pour la grande guerre ?

-Personnellement, je préférerai oublier… »

Le regard de Lloyd devint triste. Il jeta un coup d’œil au fond de la cellule voisine. Rébecca était assise, et semblait somnoler. En voilà une bonne occupation pour passer le temps !

« Je comprends ce que tu ressens Lloyd… On vit tous une épreuve difficile en ce moment tu sais… »

L’adolescent détourna la tête. Il fronça les sourcils et plissa le nez, pour finalement s’adosser, le dos tourné, à la paroi qui les séparait.

« Dis, Lloyd… Tu vas trouver ma question indiscrète, et je comprendrai si tu refuses d’y répondre, mais comment était ta vie ? Avant notre rencontre…

-Hum… »

Il y eut un long silence qui s’ensuivit, et Gilles le craignit plus qu’une réponse cassante.

Pourtant, Lloyd dit finalement :

« Je ne vois pas en quoi je ne devrais pas te répondre, puisque je suis sûr qu’étant juif, tu as vécu bien plus de choses que moi… »

Le garçon fixa son camarade de ses grands yeux gris-bleu. Etait-ce une affirmation ?

« En fait, avant la guerre, j’étais un gamin assez ordinaire, qui écumait les rues de Londres et qui vivait dans un orphelinat comme beaucoup d’orphelins. J’allais à l’école et je revenais tout le temps avec les chaussures salies à cause de mes bêtises avec les copains, et je n’étais bien sûr pas du genre à écouter en cours… A vrai dire j’utilisais ces heures-là à rattraper mon sommeil de la nuit… »

Il eut un rire qui sonnait faux.

« Enfin, bon, ces détails-là ne vont sûrement pas t’intéresser. Ce sont des choses qui me regardent… Tout allait bien jusqu’à mes treize ans. Là, seulement, ça s’est gâté… »

Gilles acquiesça. C’était à cette date –il n’avait alors lui-même que huit ou neuf ans-, que les conflits avaient débuté.

« J’étais orphelin depuis l’âge de trois ans, et je vivais dans un orphelinat, en compagnie d’autres gamins qui avaient perdu leurs parents dans des accidents ou qui avaient été déposés là sans autres ménagements. Pour ma part, je fais partie de la première catégorie… »

Il soupira puis continua :

« Au début, ça allait. C’était pas encore la grande catastrophe. De là où on était, on entendait que des rumeurs sur l’évolution des évènements, et ça n’était pas encore ça… C’est seulement un an plus tard que le bombardement a eu lieu en plein Londres… »

Gilles acquiesça. Avec sa sœur, il en avait entendu parler.

« … Ca a touché pas mal de monuments importants, et il y a eu des morts. Notre orphelinat a été en plein centre de ce cataclysme. On a pas eu de chance, on était en pleine nuit lorsque ça s’est produit. Il y a eu une grande explosion à t’exploser les tympans. Le toit avait été touché. Les surveillants et le directeur ont veillé à tous nous évacuer, mais seulement une moitié d’entre les orphelins ont pu être sauvés. Les autres sont morts dans la destruction du bâtiment avec quelques surveillants. Les survivants ont eu tôt fait de s’éparpiller ailleurs, dans l’affolement. Tu peux les comprendre. En une nuit, ils ont tout perdu. Une maison, une famille, des biens qui leur étaient chers… »

Le jeune homme fouilla dans sa chemise et en sortit un petit médaillon :

« C’est tout ce que j’ai pu sauver… »

Gilles observa le pendentif, et il ne put s’empêcher de partager la peine de son compagnon. En fait, des deux, c’était son voisin qui avait vécu le plus de choses. Lui, il n’avait rien fait d’autre que se cacher comme un lâche, se tapir comme un animal soumis, apeuré…

Le médaillon représentait un portrait peint à l’ancienne de trois personnes au sourire heureux sur le visage. Un homme, une jeune femme et au centre de cette petite communauté un petit enfant, qui semblait le fixer avec un grand sourire angélique et innocent. Une belle petite famille qui semblait ne rien avoir à se reprocher ni à envier aux autres.

« Ma mère me l’avait donné… avant qu’on ne m’envoie à l’orphelinat… »

Gilles leva la tête, scrutateur, tandis que Lloyd, le visage impassible, rangeait l’objet dans le col de sa veste.

« Qu’est-il arrivé à tes parents ?

-Je ne sais pas… Ma mère a sans doute été tuée lors d’un attentat ou je ne sais quoi, parce que le lendemain on m’avait enlevé sans m’en dire les raisons à ma maison et je me suis retrouvé parmi une centaine d’enfants désemparés d’avoir perdu leurs parents ou se demandant ce qu’ils faisaient là. Quant à mon père… il a disparu sans laisser de trace, juste avant que ma mère ne disparaisse. Il doit être mort, de toute façon, ça ne fait pas un pli, fit le jeune homme, avec une pointe d’amertume dans la voie.

-Tu as sans doute raison… » murmura le garçon, pour tout commentaire.

Lui aussi, il avait perdu ses parents, mais si Rébecca n’avait pas été là, il aurait connu le même sort que son confident.

« Par la suite, après l’explosion, je me suis enfui sous le nez et à la barbe des surveillants, comme tant d’autres qui ne voulaient pas rester. Il devait rester une bonne dizaine d’enfants sur les cent vingt-et-un qu’ils hébergeaient, parmi eux les tout-petits et les rares filles qui n’avaient pas été envoyées pour travailler chez les familles aisées. Mais les autres, dont moi, voulions d’une vie meilleure et libre et vivre notre vie à notre façon. Ca a dû être une grave erreur pour certains parce qu’ils s’adonnaient à une vie de vagabonds et de criminels, mais moi, au moment où je sombrais moi aussi dans la misère et les pratiques illicites, j’ai été repéré par un homme qui s’avérait être un résistant…

-Des résistants ? Il y en a aussi en Angleterre ?

-Il y en a partout, répondit du bout des lèvres le jeune homme en haussant les épaules, y compris dans les pays lointains ou non touchés par la guerre. Il y en aura toujours de toute manière. »

Le jeune juif aux cheveux blonds presque neigeux cligna plusieurs fois des paupières, et inclina la tête sur le côté, montrant ainsi qu’il réfléchissait.

« Cet homme m’a parlé et m’a proposé de venir avec lui, et donc je l’ai suivi, parce que je n’avais plus rien à perdre. Plus tard j’ai appris ce qu’il était et les risques qu’il prenait à embaucher des jeunes inexpérimentés en plus de cela. Mais il avait agi à mon égard en totale sympathie et je ne le remercierai sûrement jamais assez pour cela. C’est lui qui m’a entraîné et qui s’est conduit comme un père avec moi. Grâce à lui voilà désormais ce que je suis. »

Il écarta les bras comme pour joindre le geste à la parole, puis, dans un souffle, il rajouta :

« Cet homme s’appelle Yuan… »

Avant que Gilles n’ait pu rajouter quoi que ce soit, une voix féminine retentit, douce et compatissante, mais ferme malgré tout :

« Ton histoire est triste, comme celle de tant d’autres en temps de guerre, et tu as eu beaucoup de courage pour surmonter cela…

-Rébecca ! Tu ne dormais pas ?

-J’essayais, en fait. Excusez-moi si je vous ai dérangés… »

Lloyd esquissa un petit sourire à l’adresse de la jeune femme, comme pour lui dire qu’il ne fallait pas qu’elle s’excuse pour cela…

« Ainsi ton « sauveur » s’appelle Yuan ? C’est une étrange coïncidence avec cet homme que nous venons de voir…

-Pas seulement au niveau du nom, en tout cas… grogna son interlocuteur.

-Je comprends ce que tu veux dire. Tu sais, il faut savoir lire des livres pour s’instruire et se forger diverses hypothèses sur une quelconque vie extra-terrestre. Moi, en tout cas, je ne suis pas très surprise de me retrouver dans cette situation…

-Rébecca…

-A vrai dire, je peux même dire que je m’y attendais. Après tout, quand on est professeur, il faut s’attendre à tout. »

Les deux adolescents la regardèrent avec une surprise non dissimulée.

« Non que je soupçonne l’existence de mondes autre que le nôtre, mais disons que de toute façon, il n’y a pas de raisons que la vie soit présente exclusivement sur Terre !

-Tu as sans doute raison… fit Gilles.

-Et d’ailleurs c’est le cas. »

Ils se retournèrent, étonnés, à l’intervention d’une voix méconnue dans leur conversation, et tombèrent nez à nez avec un grand homme de l’autre côté des barreaux de leur prison. C’était l’un des types de tout à l’heure, Bastian.

« Bah, de toute façon, grommela t-il, de sa voix bourrue, je ne sais pas ce que vous avez dans la tête en guise de cerveau mais il semble que le chef vous a sûrement répété au moins dix fois la même chose, et on dirait qu’il n’y a que la demoiselle qui a compris en partie…

Les trois compagnons lui jetèrent un regard noir, qui lui arracha un sourire, puis il croisa les bras derrière le dos, en soulignant d’un ton narquois :

« Vous devriez au moins vous rappeler de ce qu’il a dit, histoire d’avoir les pensées un peu plus claires… »

Et effectivement, c’était nécessaire…

 

*********************************

 

« Bien, nous allons pouvoir commencer… »fit Yuan, qui pour une fois ne manquait pas d’humour.

Tout dans sa voix sous-entendait pas mal de choses, et cela agaça prodigieusement Lloyd, qui avait vraiment envie de lui balancer son poing dans la figure une bonne fois pour toutes. Certes il avait la tête et les manières de son chef à lui, mais ce n’était pas une raison. Son patron était son patron, et cet homme ne pouvait rien avoir en commun avec lui. Et pourtant…

« Pour débuter, je tiens à faire remarquer que, bien que je ne sois pas à votre place, je sais ce que vous ressentez dans cette situation et vous m’en voyez désolé, parce que vous ne me laissez pas le choix. En fait –ai-je besoin de le répéter-, l’un de vous m’a déjà rencontré et a entendu la version des faits que je vous ai raconté. Aussi a-t-il quelque chose à dire ? »

Tous les regards convergèrent vers Lloyd, qui détourna la tête, l’air à bout, et qui siffla :

« Tout ceci n’est que pure aberration, je me tue à le répéter…

-Je vois que ta mentalité n’est guère différente de celle du Lloyd que je connais. Toujours têtu et l’air de n’en faire qu’à sa tête. Ton amie Colette était plus apte à comprendre… »

Le ton dans la voix de Yuan s’était fait doux, mais il ne fallait pas s’y fier. Cet homme était fou, du moins le garçon le pensait-il.

« Mon Reflet était-il du genre à dire des mensonges ?» demanda t-il, soudain.

Un long silence suivit sa question, puis le jeune homme répondit à contrecoeur :

« Il ne le fait que lorsque c’est nécessaire. Et puis il s’agit de mon chef. »

Un sourire étira les lèvres du chef des Renégats. Il était beau, lorsqu’il faisait cela.

« Alors dans ce cas, je réagis comme lui. Moi aussi, je mens quand c’est nécessaire, or, en ce moment, ai-je besoin de le faire? Comment se fait-il que tu renies toutes les « bizarreries » autour de toi ?

-Mais parce que ce genre de choses est impossible dans la réalité, la vraie ! » cria Lloyd.

Son interlocuteur soupira.

« Tu es décevant, mon cher Lloyd. Je m’attendais à plus de crédulité de ta part. Mais bon, continue à  croire ce que tu veux, puisque tu y tiens tant… »

L’adolescent lui adressa une grimace que Yuan se contenta d’ignorer, puis il se tourna vers Gilles et Rébecca, qui jusque là n’avaient fait que suivre l’échange.

« Veuillez m’excuser de vous avoir délaissé quelques instants, mais j’espère que vous serez plus aptes à écouter ce que j’ai à vous révéler. En vérité, votre transfert ici n’était pas désiré. »

Le frère et la sœur le regardèrent en clignant des yeux.

« Voici, en gros, les explications que j’ai auparavant fourni à Lloyd et à sa camarade portée disparue, même si je n’ai peut-être pas eu l’occasion de tout leur dire… »

Et il débuta son récit, tout en vérifiant que ses auditeurs buvaient chacune de ses paroles. Il était rassuré. Les deux nouveaux venus écoutaient d’une oreille attentionnée. Cela se voyait à leurs yeux qui s’écarquillaient minute après minute. Pour eux, cette histoire était… surprenante.

Enfin, il en arriva au plus intéressant :

« En vérité, notre monde est plus âgé que le vôtre, et la technologie est deux fois plus avancée. Ici, il y a plus de quatre mille ans, nous fonctionnions à la magitechnologie, une science que vous mettrez encore plusieurs milliers d’années à découvrir. A cette même date, il y a eu une guerre mondiale qui s’est répandu dans chaque contrée de la planète. Les habitants de ce monde connaissaient alors l’art du savoir-faire et possédaient l’intelligence indispensable pour progresser. A cette époque, votre planète était encore en développement, et vos ancêtres, qui la peuplaient, n’étaient pas suffisamment matures pour intéresser le meilleur dirigeant de tous les temps. Or, nous en avons eu un, de dirigeant… »

Il se délecta de l’intérêt que représentait son histoire à l’égard de ses prisonniers. Même Lloyd semblait tendre l’oreille, maintenant…

« Il s’appelait Mithos, et ce fut lui qui triompha de notre guerre dans l’Antiquité. Peu après qu’il fut devenu le héros vénéré du peuple, il apprit l’existence de cette planète que vous nommez Terre aujourd’hui. Mais la mentalité de ses habitants l’a exaspéré et il a décidé que ce monde ne valait pas la peine d’être exploré. Ca a dû être une erreur de sa part car aujourd’hui j’ai vu la vitesse à laquelle vous avez progressé. Cela m’a impressionné, et j’ai voulu en savoir plus. Saviez-vous que votre évolution n’est pas due au hasard, que vos mentalités d’aujourd’hui ne seraient pas si on ne vous était pas venu en aide ? Et bien, c’est grâce aux habitants de notre monde. Lors de la guerre, ils ont découvert une brèche qui menait vers la Terre à travers l’espace-temps. C’était une chance inespérée pour échapper aux horreurs des conflits, vous ne trouvez pas ? Ils n’ont pas perdu de temps et ont émigré… »

Il poursuivit dans ses révélations :

« Bien entendu, arrivés là, certains n’ont pas survécu, car l’absence de mana dans l’air n’a pas aidé à respirer correctement. Les survivants, quant à eux, ont essayé de se faire aux conditions de survie et s’en sont tirés sans trop de mal. Ils ont même transmis leur savoir aux habitants de ce monde après avoir sympathisé, ce qui, croyez-le bien, a été difficile car quand on voit des extra-terrestres débarquer chez vous, votre premier réflexe est de vous défendre, n’est-ce-pas ? Finalement, les deux espèces ont cohabité et ont même fini par se mélanger. Ainsi l’espèce humaine s’est propagée jusqu’à maintenant à une vitesse fulgurante, et voilà où nous en sommes… »

Il sourit, d’un sourire satisfait. Il attendait les commentaires.

« Waouh, fit tout simplement Gilles.

-Effectivement, ça explique beaucoup de choses…poursuivit Rébecca

-… » fut le commentaire de Lloyd.

Evidemment, il avait souvent eu ce genre de cours. Anto les avait suffisamment bassiné avec ça, mais alors tout apprendre en un seul coup, c’était trop dur pour un esprit comme celui de Lloyd…

« Et y a-t-il quelque chose qui peut justifier le lien entre ces deux mondes ? Je veux dire, la présence des Reflets, et…s’enquit la jeune femme.

-C’est une très bonne question, très chère, je vois que tu gardes l’esprit réfléchi et le caractère très appréciable de ton double… Bref, lors de l’évolution de la Terre, il y a eu disons, un petit accident, qui a eu des conséquences ensuite pour les habitants de la planète.

Il y a eu plusieurs tremblements de terre aux quatre coins du monde, qui a donné lieu à plusieurs phénomènes. Le lien jusque là invisible qui reliait Sylvarant et Tésséh’alla à la Terre s’est rompu et les deux mondes jumeaux ont sombré dans le déclin, tandis que l’autre planète exerçait sur eux une pression. Il a fallu que Mithos, le dirigeant dont je vous parlais, s’en mêle pour rétablir la balance. Après cet exploit, il a décidé d’éloigner les deux mondes de l’autre car il jugeait que le contact d’autres planètes pouvaient avoir des effets dévastateurs. Il a donc établi un bouclier entre les mondes de sorte qu’aucun autre ne puisse finir dans leur champ d’attraction, mais ce qu’il ignorait, c’est que le contact passager des deux mondes avait laissé des traces, dont voici le résultat : les gènes des espèces vivantes des deux mondes se sont mélangés, qui a créé un lien entre les êtres vivants respectifs, et ainsi sont nés les Reflets. Depuis, l’évolution fonctionne telle que vous la voyez. »

Au fond de lui, Lloyd réfléchissait. Les faits étaient bien trop élaborés pour que ce puisse être un mensonge. Même un mythomane ne saurait raconter ce récit abracadabrant aussi bien. Et puis, le jeune homme se rendit compte peu à peu qu’autour de lui, on racontait la même chose. Anto… Akim…Tout était clair maintenant. Il les imaginait timbrés mais en fait, il y avait en eux une sincérité que même le dernier des idiots décèlerait (et étant donné  que le dernier des idiots, c’est lui XD). Il était donc finalement bien forcé d’y croire, désormais…

« Alors, Lloyd ? demanda un Yuan ironique. On y voit un peu plus clair dans son esprit maintenant ? »

 

*****************************

 

« Oui, maintenant ça y est, je comprends mieux… souffla Lloyd.

-Hum ? l’interrogèrent ses deux camarades, du regard.

Bastian eut un grand éclat de rire.

« Ben enfin on y arrive ! Depuis le temps qu’on vous enfonce ça dans le crâne, et vous vous rendez compte que maintenant de la réalité des choses ! Le chef l’a dit : maintenant ça n’a que trop duré, il nous reste plus beaucoup de temps.

-Comment cela ? s’informa Rébecca.

-Hem, hem… Nan, en fait c’est une affaire qui ne concerne que le chef et les principaux sujets de son projet. »

Devant le regard interrogateur des trois prisonniers, l’homme comprit qu’il devait en avoir trop dit pour être honnête, et il quitta les barreaux de la cellule en s’adressant à quelqu’un d’autre :

« Maléagon, vas-y c’est ton tour. Au moins toi tu ne feras pas de bourde en parlant. »

Au moment ou quelqu’un d’autre entrait dans la pièce, une alarme se déclencha, qui leur fit lever les yeux.

« On dirait qu’ils sont rentrés. Je vais voir ça. Reste-là, la carpe ! »

Et devant le regard désapprobateur de l’autre homme qui venait d’entrer, Bastian les quitta.

Link et Lucinda revenaient avec un nouveau camarade.

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