Laya évita le boomerang avec agilité. Elle effectua un saut en arrière et para les coups que lui assenaient ses ennemis. Elle se baissa de nouveau lorsque le projectile faillit de nouveau lui atterrir en pleine face.

« T’es trop forte ! »

Un attroupement se forma autour de la jeune femme, qui se releva.

« Comment tu fais pour être aussi rapide ? » demanda un jeune garçon aux cheveux châtains.

Laya sourit.

« Je ne sais pas. L’habitude peut-être…

-Ouais, bah en tout cas pour une habituée t’en es une ! » railla un autre garçon.

Laya secoua ses cheveux noirs attachés en queue de cheval qui semblaient lui donner un charme presque surnaturel. Ses yeux paraissaient froids lorsqu’on lui parlait, mais étaient sans cesse animés de tendresse.

En un mois, elle s’était remise de ses blessures à une vitesse hallucinante. N’importe qui d’autre aurait mis plus de temps, mais la jeune femme était une créature solide, et superbe en plus de cela.

Elle souriait sans cesse et avait recommencé à manger régulièrement avec beaucoup plus de facilité que la première fois. Par contre, elle restait toujours amnésique. Pas moyen pour elle de se rappeler ce qui s’était passé avant d’avoir été récupéré par Elio, l’homme qui maintenant l’hébergeait chez lui. Et encore moins de se rappeler son propre prénom…

Elle avait mis le pied dehors pour la première fois depuis une semaine. Au début, elle n’avait pas su quoi penser du village qu’elle avait eu sous les yeux, mais les habitants s’étaient montrés très gentils. Ils l’avaient accueilli comme tout voyageur. Ils avaient bien compris pourquoi elle était là et ils essayaient de l’aider à surmonter cette épreuve qu’elle devait affronter. Depuis, elle avait presque trouvé une seconde maison et s’était fait des amis.

Sa beauté et son passé mystérieux avaient surtout été la raison pour laquelle les gens s’étaient intéressés à elle depuis le début.

Ce jour-là, elle s’était adonnée au plaisir de jouer au combat et à la guerre avec une bande d’enfants, garçons et filles. Et elle devait avouer qu’elle s’amusait follement. Elle avait l’impression d’être un chat et elle ne ratait presque jamais ses cibles.

« Ca vous dirait de vous reposer, les amateurs du boomerang ? J’ai envie de récupérer un peu, fit-elle remarquer, aux enfants.

-Ouais, minou. »

Les enfants avaient pris l’habitude d’appeler la jeune femme « minou » ou « la chatte » car effectivement, elle avait vraiment le profil gracieux d’un félin. Et quand elle s’entraînait à combattre, c’était à peine si on aurait dit une humaine. C’était un animal en liberté, voilà tout.

Ils allèrent s’asseoir sur un banc le plus proche et offrirent quelques instants leurs visages au soleil rayonnant. Il faisait beau aujourd’hui, le temps idéal pour se défouler un peu.

Quelques minutes passèrent, quand soudain :

« Attrape ! »

Laya faillit se prendre un boomerang dans la face. Mais, avec une rapidité étonnante, elle le faucha dans sa course avec seulement deux doigts levés.

Elle sourit en voyant ses camarades bouche bée.

Elle redonna l’objet au lanceur.

« La prochaine fois, essaie de me prendre réellement par surprise !

-Mais enfin comment tu fais ? » explosa le garçon.

Laya lui tira la langue avec audace et bientôt elle se retrouva en train de courir avec un adolescent à ses trousses.

« Si je t’attrape, tu me dis ton secret !

-Tu peux toujours rêver ! »

De rage, son poursuivant balança le boomerang dans l’espoir qu’elle atteigne sa cible, mais il la rata une nouvelle fois et l’arme finit sa course à l’intérieur d’une maisonnette, où juste après on entendit un « crash » et un cri de surprise. Le cri en question finit bientôt en hurlement de colère.

Laya et son voisin s’arrêtèrent. Le temps de comprendre ce qu’ils avaient fait, des gouttes de sueur perlèrent sur leurs crânes.  

« Oh, oh… commença la jeune femme.

-Oh, oh, oh… » finit le garçon.

Une vieille femme en fureur sortit précipitamment de la maison en tenant un vase brisé dans la main, et le boomerang dans l’autre.

« Sales mioches ! éructa t-elle. On ne vous a jamais dit de ne pas jouer à vos jeux stupides dans les zones d’habitations !?! »

Son regard tomba sur Laya.

« Et toi, tu étais censée veiller sur eux et faire attention à ce qu’ils ne fassent pas de bêtises !

-Je suis désolée, Mina, mais…

-Regarde ce magnifique vase qu’on m’a rapporté du mausolée de Balacruf ! Il coûtait une fortune !

-Mais Mina…

-Toi ! rugit Mina en désignant le garçon qui essayait de se faire tout petit, tu as deux choix ! Soit tu me repayes le prix exact de ce vase jusqu’au cent près, ou bien tu me le répares dans un délai de trois jours maximum !

-Mais madame, s’il vous plaît… implora le pauvre enfant.

-Je ne veux rien entendre !!! Je me plaindrais à tes parents s’il le faut, mais je t’ordonne de réparer ta faute ! J’attends, que choisis-tu ?

-C’est un travail d’Hercule… murmura l’adolescent.

-Euh, Mina, s’il te plaît, c’est aussi en partie de ma faute, donc je pourrais partager la peine de ce garçon, qu’en dis-tu ? »

La vieille femme se renfrogna :

« J’aurais préféré qu’il le fasse tout seul, pour qu’il lui passe l’envie de recommencer, mais bon, puisque tu le demandes si gentiment… »

Elle se retourna vers l’adolescent.

« Tu devrais prendre exemple sur elle, nabot… »

Elle avait bien appuyé sur « nabot », pour souligner ce qu’elle pensait des sales gosses mal élevés de nos jours.

« Bon d’accord, je vais réparer votre vase, madame… » fit le garçon, confus.

Il s’éloigna, le dos voûté, le vase cassé dans ses mains, sous les yeux compatissants de ses camarades de jeu.

Dès que le garçon se fut éloigné tel un condamné à l’échafaud, Mina quitta son regard sévère pour une mine plus sombre. Elle soupira.

« Franchement, ces jeunes, on ne pourra jamais les forger comme il faut…

-On fait tous des bêtises un jour ou l’autre Mina…

-Oui, mais pour des enfants c’est anormal. Moi si c’était les miens, tu verrais comment je les éduquerai !

-Merci déesse Martel d’avoir fait en sorte qu’elle n’en ait pas… se dit intérieurement Laya.

-En tout cas il faudra bien en faire quelque chose de ces bouts de chou, fit remarquer Mina.

-Oui, maintenant si ça ne te dérange pas je vais retourner à mes occupations...

-D’accord, fais en sorte que le petit me rapporte mon vase en bon état.

-Oui, à plus tard. »

Laya revint vers le groupe d’enfants et leur expliqua qu’ils devaient jouer sans elle et leur camarade, puis elle rejoignit le garçon qui s’était arrêté devant le mur d’une maison en regardant le vase genre : Mais qu’est-ce que je vais bien faire de toi ?

« Ne déprime donc pas comme ça, Matthew… »

Le dénommé Matthew fit la moue.

« Ouais tu parles, à ton avis c’est possible de réparer un vase comme celui-là en trois jours ?

-Si on y met un peu du sien, peut-être… » sourit la jeune femme.

Elle prit la main du garçon et le fit se relever.

« Rentrons chez toi, on va commencer tout de suite, tu comprends, il ne faut pas perdre de temps, surtout avec Mina…

-Mina, minable oui…

-Ca te plairait qu’on écorche ton prénom toi ? » le tança Laya, sévèrement.

Matthew grommela, puis ne dit plus rien jusqu’à ce qu’ils arrivent chez lui.

« Mon père est absent, dit-il, finalement, lorsqu’ils dépassèrent le seuil d’entrée. Tu peux entrer.

-Merci, » fit sa camarade.

Ils se précipitèrent sans tarder dans la chambre du garçon, meublée uniquement d’un lit et d’une table faisant office de bureau, chacune dans un coin de la pièce, l’une près de la fenêtre et l’autre au fond de la pièce.

Ils déposèrent le vase sur la table et rassemblèrent des morceaux du même marbre que l’objet.

Les deux complices se mirent aussitôt à l’ouvrage de la tâche compliquée qui les attendait.

 

Deux jours passèrent. Laya allait et venait tous les matins pour aider Matthew et repartait le soir chez Elio, l’homme qui l’hébergeait depuis le début de sa convalescence.

Au matin du troisième jour, après ces dures journées de labeur, le vase était terminé.

Matthew le prit précautionneusement.

« Waouh, il n’est pas aussi beau qu’avant, mais il n’en est pas moins superbe. Avec ça la mégère ne pourra pas dire qu’on a paressé… »

Il adressa un coup d’œil complice à Laya.

« Merci de ton aide, sans toi j’en serais encore à me demander ce que j’allais en faire.

-Mais de rien, sourit son amie.

Elle rajouta :

« Je propose qu’on aille redonner ce vase ce midi à Mina. A cette heure, elle est dehors avec…

-…ses pigeons, chantonna le garçon à tue-tête.

-…ses colombes… » termina la jeune femme.

L’adolescent pouffa quand sa voisine lui jeta un regard sévère.

 

Midi venu, les deux complices s’empressèrent de se rendre chez la vieille dame. Lorsqu’ils arrivèrent, Mina était justement en train de rentrer chez elle.

« Va lui donner toi-même son bien, chuchota Laya.

-Et pourquoi, moi ? protesta le garçon.

-Fais ce que je te dis. »

Il bougonna, mais avança timidement vers la vieille femme. Il lui donna le vase, elle l’examina sous tous les angles, ils discutèrent un moment, puis elle lui fit un signe excessif de la main qui semblait vouloir dire, « maintenant du balai ! »

Il revint.

« Alors ? interrogea la jeune femme.

-Elle a dit que c’était bon et que j’avais intérêt à faire attention la prochaine fois.

-Rien d’autre ?

-Non. »

Ils ne dirent rien pendant un moment, puis elle dit :

« On devrait peut-être aller manger, j’ai faim.

-Oui tu as raison. »

Ils mangèrent un sandwich puis allèrent s’asseoir sur un banc où ils restèrent là, silencieux, jusqu’à ce que les enfants viennent de nouveau pour mettre un peu d’ambiance. Ils s’amusèrent un moment, Matthew raconta comment il avait soi-disant « cloué le bec à la vieille mégère » en lui redonnant le vase en parfait état.

Laya rentra en fin d’après-midi. Elio l’attendait. Ils rentrèrent et la jeune femme prépara à dîner.

L’homme était taciturne. Il ne parlait que pour donner des ordres ou par monosyllabes. Pas une seule fois Laya n’avait réussi à lui soutirer plus de deux mots. Il vivait en solitaire, loin des villageois, qu’une forêt séparait. Cela ne l’empêchait pas d’être gentil et bienveillant, et il s’entendait quand même bien avec les autres, même si quelquefois les relations étaient tendues.

Ce soir là, comme à son habitude, il ne faisait rien d’autres que bricoler. Bricoler et encore bricoler. A force, il rappelait une certaine personne à la jeune femme, mais sa mémoire était floue.

« Le dîner est prêt, dit-elle, finalement.

-D’accord. »

C’est tout.

Il mangea avec la rapidité d’un lièvre en pleine course. Evidemment, il finira par s’étrangler avec les aliments s’il continuait comme ça. Mais bon, c’était dans sa nature. Puis il repartit bricoler. Il ne s’arrêterait jamais. C’était sa vie, sa passion, sa compagnie. Rien d’autre. Il ne disait rien quand elle sortait, il ne disait rien quand elle rentrait. Aussi loin qu’elle se souvienne, les seules longues phrases qu’il avait proféré datait seulement d’un mois, c'est-à-dire du soir où elle était arrivée, en sang et sachant à peine marcher sur deux jambes.

 

Comme tous les soirs, Laya partit sur la terrasse de la maison en bois qu’avait construit Elio il y avait une dizaine d’années. Son passé, il n’aimait pas en parler. Du coup, elle ne savait pas grand-chose sur lui ou presque, à part qu’il avait été bûcheron et quelque chose du genre, qu’il avait abandonné son travail pour déserter et qu’il avait élu domicile ici. C’était ce que lui avaient dit les enfants du groupe au village. D’après les dires, il était l’un des premiers villageois à s’installer ici, avec le maire, bien avant leurs parents, bien avant qu’ils ne naissent où alors lorsqu’ils étaient petits enfants. Car le village n’était pas vieux.

« Et ensuite, il ne vous a pas parlé de ce qu’il faisait avant ? »

Les petits s’étaient lancés des regards entendus, tels des conspirateurs.

« Nos parents, ils nous ont dit de ne rien dire. » avait dit l’un deux, en bombant le torse.

Laya en avait donc conclu que les gens lui cachaient quelque chose.

Offrant son visage au vent qui forcissait à la nuit tombante, la jeune femme se livrait à ses pensées. Une façon à elle d’essayer de reconstituer ses souvenirs disparus. Chaque soir elle faisait un effort pour se rappeler la plus petite étincelle de mémoire. Elle ne parvenait pas à grand-chose, mais des progrès étaient en train de se mettre en œuvre. Elle avait reconstitué ce qu’elle pensait être un souvenir montrant une fillette brune habillée étrangement et coiffée en queue de cheval elle aussi, en train de sauter dans les arbres comme un petit singe et d’éviter des projectiles qu’on lui lançait. Après c’était flou, et le hic, c’est que le visage de la fillette l’était aussi. Un puzzle dont on aurait égaré les pièces.

Elle regarda le paysage d’un regard, avec un sentiment de déprime dans le regard.

 

 Un bruit dans les buissons.

Elle sursauta. Regarda dans tous les sens. Son regard tomba sur le paysage alentour.

Qu’étais-ce ?

Elio, alerté par la soudaine agitation de sa protégée, abandonna son ouvrage qu’il travaillait depuis le matin, et la rejoignit, demandant :

« Qu’y a-t-il Laya ? »

 

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« Je sens qu’on nous suit. »

Sheena jeta un coup d’œil affolé à son camarade. Celui paraissait très calme malgré la situation oppressante.

« Ne t-en fais pas, avec moi tu ne risques rien. »

Et sans dire plus, il la prit par la main et l’emmena dans le grand port d’Hiroshima.

 

Voilà maintenant un mois que Sheena avait fait la connaissance de Takehiko et de Katsuo, deux voyous des rues d’Hiroshima recherchés par la police pour cambriolage. Ils étaient connus pour leurs photos qui étaient souvent passées dans les journaux japonais. Ils avaient retrouvé Sheena dans l’une des ruelles de la grande ville. Elle était alors endormie, allongée sur un petit tas d’ordures. Pas très douillet comme lit, mais elle avait tellement sommeil qu’elle s’était contentée de ça. Ils l’avaient réveillée. Effrayée, elle avait essayé de s’esquiver, mais heureusement ils l’avaient bloqué, et emmenés dans leur repaire : une cave aménagée d’un hôtel. Il avait fallu un certain temps avant que la jeune femme ne se rende compte qu’en réalité ils ne lui voulaient pas le moindre mal. Ils ne se seraient pas permis ça. Mais Sheena était restée méfiante.

Sous l’hôtel, là où ils vivaient, on entendait tous les jours du bruit au rez-de-chaussée. C’était dérangeant des fois mais les deux jeunes hommes savaient y recueillir de précieuses informations.

C’est ainsi qu’un soir, Katsuo était revenu, et, essoufflé, leur avait annoncé :

« Ils prévoient d’envoyer une brigade en Allemagne !

-Qui ça « ils », avait demandé Sheena.

-Mais les types du gouvernement, pardi ! Ils sont venus ici ! Ils vont envoyer des hommes en Allemagne pour leur prêter main forte contre les anglais qui ne veulent pas se rendre ! »

La jeune femme sauta sur ses gonds.

« Mais c’est ignoble ! Je leur avais pourtant dit…

-C’est l’occasion d’aller voir ça, vous croyez pas ?

-Mais t’es fou ! On va se faire arrêter si on nous reconnaît ! » s’exclama Takehiko.

Katsuo s’était tourné vers lui et l’avait supplié, presque comme un enfant qui voulait un jouet :

« S’il te plaît, frérot, on n’aura pas l’occasion de voir ça tous les jours, dis… Ils ont même dit que ça se déroulera en public ! Tu te rends compte ? D’habitude ils le font en privé ! »

Après avoir longuement débattu, Takehiko avait finalement cédé aux supplications de son frère, non pas après l’avoir prévenu que ce serait entièrement sa faute s’ils se faisaient arrêter par les autorités de la ville.

Quelques jours plus tard, à une heure précise de l’après-midi, les trois compagnons s’étaient faufilés hors de leur cachette en toute discrétion et s’étaient dirigés vers le port de la ville.

Déjà, une foule de personnes s’amassait çà et là pour assister à l’évènement. Mais dans la cohue, ils avaient perdu Katsuo.

Et pour finir, Sheena sentait une présence à quelques mètres d’eux, qui les surveillaient. Inexplicable.

Finalement, ils arrivèrent au premier rang, déjà, des centaines de marins vérifiaient que le paquebot qui allait accueillir deux cents soldats de l’armée japonaise était suffisamment prêt pour la grande traversée.

Voici ce qu’avait expliqué le gouvernement : tout d’abord, l’armée voyagerait jusqu’en Inde, où elle achèterait des denrées nécessaires au voyage, puis ils allaient continuer en traversant l’océan Indien et en atteignant le cap de Bonne Espérance. Là, ils s’arrêteraient encore, puis recommencerait à longer la côte africaine, jusqu’à arriver en Europe. Ils longeraient les côtes françaises en passant par la Manche, puis par la mer du Nord, et finalement, ils dépasseraient le Luxembourg et les Pays-Bas et débarqueraient en Allemagne, où les attendrait le Führer en personne et ses partisans.

La foule criait de joie et chantait l’hymne du pays, consciente d’une victoire proche. Parmi eux, Sheena restait sceptique.

Encore cette présence. Elle n’avait pas l’air menaçante, mais n’en était pas moins bourrée de mauvaises intentions. Que leur voulait-elle ?

« Tu rêves ma pauvre, se dit-elle, si ça se trouve c’est un type qui cherche quelqu’un d’autre que nous dans toute cette cohue. En tout cas il aura du mal. »

Elle serra la manche du pull de Takehiko. Ils se tourna vers elle et lui sourit, mais sentit son inquiétude. Il lui serra la main pour la rassurer.

Takehiko est Katsuo étaient deux frères, qui avaient grandi dans une famille modeste de la banlieue d’Hiroshima. Leur famille disposait de peu de ressources, et à la mort de leurs parents, ils s’était enfuis du logis familial et s’étaient terrés dans les rues de la cité. Takehiko était l’aîné des deux. Il avait vingt et un ans et son frère vingt. Plusieurs fois ils avaient été arrêtés pour vol, mais on les avait relâché avec un avertissement. Et puis un jour ce cambriolage de la bijouterie de la rue. Ils se trouvaient là par hasard et on les avait tous de suite soupçonnés.

« C’est pas nous qui avons fait ça, avaient-ils juré, à leur camarade féminin, on n’aurait jamais pu faire ça. »

L’aîné était plus mûr que le cadet. Son nom signifiait « avisé », et Katsuo « victorieux ». Avec des noms pareils, ils ressortiraient chanceux de leur condition, leur avait-elle dit. Ils avaient haussé les épaules, fatalistes, à cette évocation.

« De toute façon on est libre, avait affirmé Katsuo, que la police le veuille ou non, elle n’arrivera pas à nous mettre la main dessus. »

Justement, le voilà qui revenait, en sueur, essoufflé et affolé.

« Qu’y a-t-il encore ? Ca fait dix minutes qu’on te cherche ! Où étais-tu passé ? demanda Takehiko, sévère et soucieux.

-Faut partir d’ici ! » suffoqua le jeune homme.

Cette fois, la stupéfaction se peignit sur le visage des deux compatriotes.

« Qu’est-ce que tu racontes ?! s’exclama son grand frère. Tu as insisté pour venir ici, et voilà que tu veux rentrer avant même que le bateau ne soit parti ?! Tu nous fais vraiment tourner en bourrique !

-Mais tu comprends pas ! cria le cadet. Puis il baissa la voix, au point d’en faire un chuchotement : C’est un piège. Ils veulent organiser une rafle. Une fois que le navire sera parti, ils vont boucler le secteur et mettre la main sur tous les bandits imprudents qui seraient venus ici et les mettre en tôle ou pire encore ! On est en danger !

-Comment ?! Une rafle ?! » s’exclama Takehiko.

Son jeune frère lui fit signe de se taire.

« Il faut partir, vite avant qu’ils ne mettent leurs plans en action !

-Mais… balbutia Sheena. Et eux ? demanda t-elle, en désignant la foule qui les environnait.

-Le paquebot s’en va dans une dizaine de minutes. D’ici là, on n’aura jamais le temps de prévenir tout ce petit monde ! Il faut juste prier pour qu’ils se sortent de cette merde.

-Ok, on te suit, » fit Takehiko.

Katsuo les entraîna alors dans la foule en direction de la sortie du port. Ce n’était pas chose simple. Il y avait du monde !

Finalement, en arrivant à la sortie, le jeune homme jura :

« Merde ! Ils ont fermé l’entrée ! Le piège va se refermer sur nous ! »

Sheena ressentait la présence, encore, à quelques mètres d’eux. Que leur voulait-elle ? Pourquoi cette intuition ?

« Il faut trouver une autre sortie, » suggéra Takehiko, qui commençait lui aussi à s’inquiéter.

Il se tourna vers sa voisine :

« Tu m’avais bien dit qu’on nous suivait ?

-Oui, acquiesça la jeune femme.

-Alors là c’est encore plus grave ! Si ça se trouve on nous a reconnu et la police va de ce pas nous envoyer derrière les barreaux !

-Ce n’est pas la police, Katsuo, c’est une bande de possédés fanatiques, » fit l’aîné.

Soudain, les gens poussèrent tous un cri de joie dans une complainte générale. Les soldats arrivaient les uns après les autres, fiers, prêts à protéger leurs familles et à risquer leur vie pour elles. Le général de leur armée à leur tête. Il monta sur le bateau le premier et laissa la foule l’acclamer ainsi que ses soldats.

Pétrifiés sur place, les trois compagnons virent le paquebot larguer ses amarres et se préparer  à un long voyage en mer. Mais il ne s’en allait pas tout de suite comme convenu. Il semblait attendre quelque chose.

Soudain, des cris de terreurs vinrent percer les acclamations. La rafle commençait.

« Je croyais que ce serait dès que le navire serait parti ! éructa Katsuo, fou de colère.

-Pas de temps à perdre, il faut s’enfuir avant qu’on ne nous cueille comme des fruits sur un arbre. »

Et ils se mirent en action.

Ils ne coururent pas longtemps. Quelqu’un agrippa Sheena par le bras. Celle-ci poussa un cri de surprise. Takehiko lui vint en aide, et la débarrassa du policier. A force de progresser, ils se retrouvèrent bientôt cernés et empoignés. Certains agents y allaient même à donner des coups de matraques s’il le fallait.

Elle se retrouva séparée de ses deux camarades. Ils crièrent son nom deux fois, mais ils se perdirent de vue dans la foule.

Pour finir, elle mordit la main gantée du matraqueur qui la retenait. Donna un coup de pied si fort dans les jambes qu’il lâcha prise. Elle s’enfuit, cherchant les deux frères désespérément. Mais déjà, une bande de policiers étaient à ses trousses. Le bateau, quant à lui, n’était toujours pas parti.

La présence qu’elle avait sentie avait disparu, mais le danger était là, réel. On l’agrippa par le bras et on l’entraîna. En larmes, impuissante, Sheena se laissa faire. Elle se préparait à perdre connaissance, mais un dernier espoir surgit. Un homme passa en courant, bousculant les matraqueurs, ce qui lui rendit la liberté. Il fut abattu par plusieurs policiers qui l’avaient rattrapé. Celui-là était un criminel, elle le connaissait pour l’avoir souvent vu dans les journaux. Et pourtant, il était innocent. C’était injuste.

Elle ne perdit pas de temps pour s’esquiver. Elle courait vite, mais ils étaient rapides, eux aussi. Désespérée, elle chercha une cachette des yeux. Impossible, dans l’affolement général, il était impossible d’en trouver une.

Quelqu’un la bouscula et elle tomba par terre, les mains écorchées par le sol de pierre. Elle se releva et fonça dans une direction au hasard. Un coup donné dans son dos l’envoya en avant et elle se retrouva au pied du paquebot.

Elle eut l’idée de monter sur le pont pour éviter de se faire prendre. Heureusement, la planche d’accès était encore là, elle monta et se mit à quatre pattes pour ne pas se faire voir.

Le sol de béton du bateau était humide, elle rampa un moment et se cacha derrière des sacs. Le bruit du quai lui parvint encore aux oreilles pendant un moment, puis ce fut le silence, soudain.

« C’est fini ? » se demanda la jeune femme.

Elle se releva avec peine, et se dirigea en boitillant vers le quai. Une secousse lui fit perdre l’équilibre, et elle tomba. Au lieu de heurter le sol, elle bascula dans un trou et alla se perdre un peu plus bas.

En se fracassant sur le sol dur et mouillé, Sheena se tordit la cheville. La douleur remonta jusqu’à ses cuisses et s’amplifia dans tout son corps. Elle voulait crier, mais un faible gémissement lui échappa seulement des lèvres.

Elle regarda autour d’elle. La pénombre l’entourait, mais quiconque se serait retrouvé dans sa situation aurait immédiatement su qu’elle était dans la cale du navire. Une nouvelle secousse la fit tomber de nouveau, et elle eut le vertige, ou plutôt, vous me direz, le mal de mer. Car à cet instant, la jeune femme ne se doutait pas que le bateau avait pris le grand large et qu’il se préparait à voyager pour de longs mois, du port d’Hiroshima jusqu’à celui de Hambourg, en Allemagne.

 

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« Colette, Colette ! Réveille-toi, il faut partir ! »

La jeune fille se réveilla, encore ensommeillée.

« Nous ne sommes que le matin…

-Nous avons été découverts ! Le terrier est encerclé. »

Cela réveilla définitivement Colette qui regarda Anto avec des yeux écarquillés.

« C’est la vérité ! Les gens qui vous couraient après ont découvert notre cachette et ils sont en train de l’assiéger ! »

La jeune fille sentit son cœur battre à toute allure. Ainsi donc ils les avaient retrouvés…

« Et…et Lloyd ? »demanda t-elle.

Comme s’il attendait ce moment, le garçon s’encadra dans l’ouverture de la chambre, inquiet et mal réveillé.

« Ce qu’elle dit est vrai ! Il y a une bonne dizaine de soldats qui guettent aux entrées ! »

Il s’avança vers Colette, lui prit la main et l’emmena dans le couloir, la femme sur leurs talons.

« Mamie ? Où va-t-on ? »

Colette trouvait bizarre que Lloyd qualifie Anto de « mamie ». Venant de sa bouche ça sonnait bizarrement.

Mais Anto ne semblait pas s’en soucier, elle s’empressa de répondre à la question de Lloyd :

« Suivez-moi, je connais un endroit où nous pourrons nous échapper.

« Et Akim ?

-Il a encore disparu, mais il nous retrouvera, faites-lui confiance. »

Le jeune homme bougonna et les trois compagnons trottinèrent dans le couloir des chambres. Ils débouchèrent dans le couloir que Colette avait tant de fois arpenté, et s’arrêtèrent devant une porte.

« Et, mais c’est… »pensa la jeune fille.

Anto sortit une clef de sa poche et l’enfila dans la serrure. Puis elle ouvrit la porte qui débouchait sur un tunnel.

« Alors c’était ça, la raison de pourquoi cette porte était fermée ?!

-Tu t’en doutais hein ? fit la vieille femme. Oui, c’est un passage secret que nous n’avons plus utilisé depuis des années, car nous pensions être en sécurité. Passez derrière moi, je vous guiderai. »

Ils entrèrent dans le tunnel et Anto ferma la porte, puis prit les devants et les emmena dans le dédale de couloir. Il ne faisait pas sombre, il y avait même suffisamment de lumière pour y voir comme en plein jour. C’était un couloir en pierre, très bien construit comme le reste de l’habitation. Colette n’avait pas peur, étrangement, mais son sang battait dans ses tempes. Lloyd aussi semblait ressentir ce même sentiment. Son visage ne dénuait aucune expression.

Finalement la lumière du jour se fit voir et ils montèrent un autre escalier qui débouchait au dehors.

Ils coururent à perdre haleine sur le sable déjà brûlant du matin. Ils étaient loin lorsque Colette s’arrêta.

« Ma montre ! J’ai oublié ma montre ! »

Lloyd se retourna.

« Quelle montre ? La babiole sans importance ? Ce n’est pas une grosse perte, ce truc ne sert à rien !

-Tu ne comprends pas ! C’est un cadeau de ma grand-mère ! Je dois aller le récupérer ! »

Le jeune homme allait exploser lorsque Anto posa une main sur son bras.

« Laisse-là y retourner. Si elle y tient tant que ça, alors qu’elle aille le récupérer. »

Le jeune homme s’apaisa. Colette se tourna vers la grand-mère d’Akim, reconnaissante. Son visage était étrangement serein, ne comportait aucune trace d’exaspération ou de colère.

« Prenez la clé du tunnel. Et prenez soin de refermer la porte. Je vous attends ici. »

Ils se précipitèrent vers l’escalier souterrain et Colette descendit en hâte pour se précipiter dans les couloirs. Ils ne perdirent pas de temps à retrouver la porte et sortirent dans le couloir. L’adolescente courut vers sa chambre. A l’étage supérieur il y avait du bruit. Elle retrouva sa précieuse montre sous l’oreiller de son lit et la mit dans sa poche, puis rejoignit Lloyd.

« C’est bon tu l’as ? demanda t-il.

-Oui. »

Et ils coururent rejoindre la sortie.

Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’ils tombèrent sur Akim.

« Qu’est-ce que vous faites là ?! s’exclama celui-ci.

-Et toi alors ? rétorqua le jeune homme. Mamie t’attend ! »

Le garçon eut un rictus moqueur.

« To a confiance en moi, elle sait que je reviendrai même si je m’absentai une semaine. Et je reste là pour de bonnes raisons. Passez devant, je vous rejoins. »

Lloyd ne se fit pas prier et emmena Colette, toujours accrochée à sa main, vers la porte. Akim les rejoignit. Ils fermèrent la porte et regagnèrent la surface. Mais en courant sur le sable du désert, Lloyd buta sur quelque chose et tomba. Alertés par le bruit, des hommes armés pointèrent leur nez et les aperçurent.

« Des renégats. »souffla Akim.

L’ombre d’un sourire passa sur ses lèvres.

« Eh, petits, c’est pas un endroit pour jouer ici… »

Les gardes se turent.

« Eh, tu vois ce que je vois ?

-C’était trop beau, le chef va nous couvrir d’or.

-Vous êtes Lloyd et Colette, les deux jeunes gens que nous recherchons ?

-Arrête, ne discute pas. On les capture et puis c’est tout. C’est notre boulot et les ordres du chef. »

Ils sifflèrent et d’autres soldats vinrent encercler le petit groupe.

« Eh, regardez-moi ça, ils avaient tenté de s’échapper par ici, les petits fuyards !

-C’est très astucieux, nous n’aurions pas pu retrouver cette cachette si nous ne les avions pas surpris.

-Vous croyez que c’est bon de discuter lorsque vous arrêtez des prisonniers ? C’est très imprudent de votre part… dit soudain Akim.

Les hommes se tournèrent vers le garçon.

« Regardez-moi ce petit effronté ! Il me rappelle bien quelqu’un. »

Le cercle se refermait, ils étaient pris au piège. Akim semblait par contre s’amuser, contrairement à ses deux camarades.

« Et en quoi vous rappellerai-je  quelqu’un ? C’était un type de votre connaissance ? »

Le renégat examina le garçon.

« Oui. C’est cela. Et qui sait si ce n’est quelqu’un de ta propre connaissance… »

A ces mots, Akim perdit son sourire.

« Ce n’est pas possible. Ce n’est pas vrai… »

Le renégat sourit, et relâcha son attention du coup. Cela permit à l’adolescent de lui donner un coup de pied dans les côtes et d’envoyer tous les autres au tapis. Il faisait preuve d’étonnamment d’agilité pour son âge.

« Vous deux ! dit-il. Partez rejoindre To, je m’occupe d’eux !

-Tu ne crois que tu es un peu jeune pour… commença Lloyd.

-Perds pas ton temps à discuter et dégage ! »

Colette commençait déjà à courir. La peur donnait des ailes, c’est bien connu. La jeune fille flottait presque comme un oiseau sans qu’on s’aperçoive que ses pieds touchaient à peine le sol. Très vite, elle se retrouva en lieu sûr.

Ce ne fut pas le cas de son ami. Un renégat qui n’attaquait pas Akim comme les autres s’élança vers lui et lui fit un croche-pied. Le jeune homme valsa un instant et atterrit sur le sable, se brûlant le visage par la même occasion.

Le soldat finit de bloquer son prisonnier en posant son genou sur le dos et siffla à d’autres camarades qui vinrent à lui.

« Lloyd… » appela d’abord Colette, doucement pour ne pas que le type ne la repère.

Lloyd la regarda et souffla quelque chose comme : « Aide-moi à m’en sortir ».

La jeune fille était pétrifiée sur place, et elle se prépara une seconde fois à appeler, plus fort, lorsque quelqu’un lui plaqua sa main sur sa bouche. Elle poussa un gémissement de surprise.

« Suis-moi vers To, on ne peut rien pour lui. »

Akim la traîna avec force vers un coin d’ombre malgré ses réticences et la mit bien vite à l’abri.

 

De son côté, Lloyd vit disparaître son amie aux bras d’Akim. Une rage sourde gronda en lui, mais en même temps un immense soulagement s’écoula dans son esprit. Il se sentit presque détendu.

Il était dans une situation presque inconfortable, les bras liés derrière le dos et face contre terre. Les types le prirent et le jetèrent sans ménagement dans une sorte de fourgon qui n’en était pas un. Un autre type monta dans le fourgon en question et prit une sorte de seringue qu’il piqua sur le bras de Lloyd, y injectant un liquide transparent.

« Fais de beaux rêves, gamin ! » l’entendit-il dire, lorsqu’il retira la seringue.

Mais déjà il basculait dans un profond sommeil.

 

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Un officier entra dans le bureau du chef des renégats.

« Mission accomplie, chef, ou presque. Nous avons capturé le garçon mais la fille s’est échappée avec les deux autres !

-C’est bien, vous avez fait du bon travail (H.S : Ce serait bien qu’il remonte leurs salaires aussi ! XD ; Yuan : Et puis quoi encore ?). Nous récupérerons la jeune fille bien assez tôt. Pour l’instant nous avons le garçon, c’est suffisant. »

Il congédia le lieutenant et se retrouva seul en tête à tête avec lui-même.

« Bien, comme on se retrouve… La partie tourne en notre faveur on dirait… » souffla t-il.

Un léger sourire flotta sur ses lèvres.

 

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