Octobre 1942-Londres

Le matin se levait sur la ville encore silencieuse et la jeune fille regardait depuis la fenêtre de sa chambre les rues sombres et vides à cette heure-ci. Cela faisait maintenait trois ans (ou du moins c’est ce qu’elle pensait car elle avait perdu la notion du temps) que la guerre avait commencé et les gens étaient de plus en plus inquiets sur la tournure que prenait les évènements. Depuis le grand bombardement qui avait ravagé une bonne partie du pays, tout le monde vivait dans la peur et la crainte des envahisseurs.La jeune fille soupira et explora le paysage du regard. Tout ce qu’elle voyait c’était une ville désolante et ruinée qui s’offrait à son regard. « Vivement que tout cela finisse !!! » pensa t-elle.
Puis soudain, elle entendit la voix d’une vieille femme qui l’appelait :
« Colette, descends s’il te plaît. »

C’était Philipa, sa grand-mère chez qui elle habitait depuis que le conflit avait commencé. C’était une vieille femme généreuse qui priait chaque jour pour que tout redevienne comme avant et que la vie reprenne son cours normal. « Un jour nous vivrons dans un monde libre, j’en suis persuadée… »  avait-elle dit, et Colette l’avait cru.
Elle descendit et vint à la rencontre de sa grand-mère qui l’attendait au rez-de-chaussé. La vieille femme lui dit :
« Peux-tu aller chercher de l’eau s’il te plaît ? »
Elle toussa et sa petite fille dut lui donner deux tapes dans le dos. Cela faisait un mois que sa grand-mère était tombée malade et elle s’inquiétait pour sa santé qui s’aggravait au fil des semaines. Philipa lui fit un signe apaisant de la main pour lui dire qu’elle allait mieux. La jeune fille sortit donc pour aller chercher de quoi boire pour la journée. En effet, l’eau potable se faisait rare et l’on avait dû par mesure d’économie la faire circuler tous les matins entre quatre et six heures. Il fallait donc se presser car il était à peu près cinq heures et demi. C’était sa grand-mère qui le lui avait dit car en réalité personne ne connaissait l’heure. La vieille femme possédait une sorte de montre qui lui indiquait la période de la journée. Elle avait promis à Colette qu’elle la lui lèguerai à sa mort. Pour l’instant, elle la gardait précieusement dans sa poche et ne la montrait à aucune autre personne qu’elle ne pensait pas digne de confiance.

Ses cheveux blonds et longs attachés soigneusement en nattes dans son dos volèrent lorsqu’elle arriva au puit contenant l’eau pure et elle s’empressa d’installer et de tenir solidement le seau sous le robinet. Le liquide s’écoula dans le récipient avec un doux bruit qui la fit frémir. Elle resta ainsi jusqu’à ce que le seau fût plein, arrêta le robinet et prit le chemin du retour.
Colette était une belle jeune fille blonde aux yeux bleus de seize ans. Elle portait une jupe et une veste marron sale comme vêtements car c’était tout ce qu’elle avait. Et elle avait un regard doux qui lui donnait un air généreux et sympathique. Mais à cette période là, son visage tendre n’offrait que tristesse et compassion. Suite au fait qu’elle se retrouvait orpheline, sa mère étant morte quand elle était très jeune et son père contraint de partir à la guerre pour résister contre les allemands. Il était encore heureux que l’Angleterre ne soit pas encore envahi par les nazis, et c’était d’ailleurs le seul pays d’Europe à ne pas avoir été conquit.
Il ne lui restait plus que sa grand-mère, qui était désormais sa seule famille. Si elle mourait, l’adolescente se retrouverait seule et sans-abri. « Il ne manquerait plus que ça ! » pensa t-elle.
Tant qu’elle était là pour la soutenir encore un peu, la vieille dame ne mourait pas ! En tout cas c’était ce qu’elle avait décidé.

Elle porta péniblement le seau en prenant soin de ne pas faire déborder le contenu. Elle entra dans la maison, mit le récipient par terre et ferma précipitamment la porte. Puis elle souleva le seau et le porta à la cuisine. Elle installa un couvercle dessus pour éviter que les bactéries ne rendent la boisson imbuvable, et rentra dans le salon où sa grand-mère avait l’habitude de s’asseoir et de regarder le paysage par la minuscule fenêtre.
« Tu as fait ce que je t’ai demandé ? demanda la vieille dame entre deux toussotements.
-Oui. Acquiesça t-elle en lui tapotant le dos pour faire passer la toux.
-C’est bien ma fille. Lui dit-elle, simplement.
Puis elle se tourna vers la lucarne et soupira :
-J’aurais aimé que tout cela se passe autrement…
Nouveau soupir.
-Je ne vais pas tarder à quitter ce monde…
Cette déclaration fit tiquer sa petite-fille et cette dernière se leva brusquement et cria, rouge de frustration :
-Ne dis pas ça ! Moi je veux que tu restes en vie ! Tu as compris ? Tant que je serais là…
Puis elle se détendit et poursuivit d’un air grave :
-…Reste près de moi…
Elle retint ses larmes pour ne pas pleurer.
La vieille femme la regarda d’un air surpris, puis éclata de rire, ce qui lui valut deux nouveaux toussotements.
-Tu es vraiment comme ta mère mon enfant !
Calmée, la jeune fille la contempla fixement en entendant parler de sa mère.
-C’était une personne charmante et adorable. J’ai été si heureuse que Franck l’ait demandé en mariage… Et encore plus lorsque tu es née.
L’adolescente resta silencieuse.
-Malheureusement, elle est tombée malade et… tu sais le reste…
La jeune fille acquiesça.
Une larme coula sur la joue de sa grand-mère.
-Et en plus cette guerre va peut-être me faire perdre mon Franck !
Elle s’adressa de nouveau à sa petite-fille.
-Toi, tu as la vie devant toi, et je souhaite que tu la vives longuement.
-Oui, d’accord… fit-elle.
S’ensuivit alors un long silence, qui fut interrompu par Philipa :
-Peux-tu aller chercher à manger s’il te plaît pour ce midi ?
-Bien sûr. Souffla t-elle. »
Elle partit à la cuisine, prit un sac rempli de nourriture qu’elles tentaient de préserver pour pouvoir manger à leur faim. C’était peu mais suffisant pour que deux personnes puissent tenir.
La matinée se passa sans incidents où problèmes quelconques. Mais ce fut lors du déjeuner que tout se mit à basculer.

S’installant à table avec sa grand-mère pour manger, elle servit le repas, pria comme chaque midi avant d’avaler quoi que ce soit, puis se mit à table. Jusque là tout se passa bien. Mais alors qu’elle allait avaler une bouchée, Philipa porta soudain la main à son cou comme si elle allait s’étouffer, et tomba de sa chaise. Alarmée, Colette se précipita pour la relever. La vieille femme se tenait le cou avec ses deux mains, elle avait du mal à respirer. La jeune fille essaya toutes les techniques de secours qu’elle connaissait, mais aucune n’eut l’effet escompté. Alors elle tenta le tout pour le tout. Elle partit de la cuisine et se dirigea vers la porte en courant. Elle l’ouvrit en trombe et sortit. Même si sa grand-mère lui disait souvent de ne jamais parler aux voisins qui pouvaient quelquefois être louches même s’il ne s’en donnait pas l’air, elle frappa violemment à la porte d’à côté en criant qu’on l’aide. Elle s’ouvrit sur une jeune femme qui lui demanda ce qui se passait. Sans répondre, la fille blonde la tira par la main et l’entraîna chez elle. Lorsqu’elle vit le corps inerte de la vieille femme dans la cuisine, la femme se précipita sur elle et pressa violemment la poitrine. Aussitôt, Philipa arrêta de s’agiter, mais elle resta inanimée. Craignant le pire, Colette fondit en larmes, mais la jeune femme la rassura. Sa grand-mère allait bien. Elle lui proposa alors de l’emmener dans sa maison pour qu’elle s’y remette. Après un instant d’hésitation sur les risques qu’il pouvait y avoir, la jeune fille accepta. Sa voisine repartit donc chez elle et revint quelques minutes plus tard avec un homme grand et robuste qui prit la vieille dame dans ses bras et l’emmena hors de la maison pour l’installer dans la leur. Colette les suivit avec inquiétude. Mais tout se passa très bien. On installa Philipa dans une chambre et l’on sortit pour la laisser au calme. La femme se présenta :
« Je m’appelle Chloé, et voici mon mari, Pierre. Tu peux rester ici tant que tu le veux. »
Elle rit.
« Tu as frappé à la bonne porte, ma fille, je m’y connais en secourisme ! »
Sa réplique tira un pâle sourire sur le visage décomposé de la jeune fille.
« Me… Merci…
-Allez, ne pleure plus. Tout est arrangé maintenant ! »
Elle rit de nouveau. A ce moment là, une petite tête apparut dans l’encadrement d’une porte.
« Ah, Andréa ! Viens ici ma petite ! »
La petite fille s’avança timidement.
« Je te présente Andréa, ma nièce de quatre ans.
-En…enchantée ! fit Colette, encore gênée de s’être introduite sans crier gare dans la maison. Je suis Colette.
-Bonjour, répondit la fillette.
-Sois la bienvenue chez nous, dit Chloé, rassure-toi, tu ne nous déranges pas. Au contraire, ça fait plaisir de voir une nouvelle tête ! »
Colette sourit, rassérénée.
« Cette aventure a du te couper l’appétit. Ne t’en fais pas, ta grand-mère n’est pas la seule malade : Beaucoup de gens ici font des crises cardiaques, notamment les personnes âgées. Elle est la seule à avoir résisté une première fois à ça. Si tu ne nous avais pas prévenu, elle y aurait passé.
-Sa grand-mère est malade ? » fit Andréa, s’adressant à sa tante.
Colette acquiesça pour répondre.
« Attends un peu avant de voir Philipa, elle est en train de se remettre pour l’instant. Déclara la jeune femme.
-D’accord. » Répondit la jeune fille.

Andréa invita Colette à visiter la maison, un peu plus grande que celle qu’elle partageait avec sa grand-mère. Elle s’y plut beaucoup.
« Tu peux venir ici autant que tu veux !lui dit la petite, Il y a assez de place pour tout le monde ! »
Cette petite visite guidée dura une bonne partie de l’après-midi.
Enfin, Chloé et Pierre vinrent à elle pour lui dire que sa grand-mère voulait la voir.
« Ne sois pas trop brusque, lui conseillèrent-ils, elle est encore un peu fragilisée. »
Colette les rassura et entra dans la chambre où la vieille femme se reposait.
« Colette… souffla cette dernière.
-Je suis là grand-mère… lui dit la jeune fille.
-Viens près de moi, j’ai à te parler…
L’adolescente s’approcha près du lit et s’assit sur le petit tabouret qui se trouvait à son chevet.
-Colette…Tu dois… partir…
La jeune fille ne put cacher sa surprise.
-Que…Mais pourquoi ?
-Tout cela… est trop dangereux… Il faut que tu t’en ailles…fit la vieille dame, d’une voix saccadée.
-Pas question ! fit la blondinette, je reste ici. Il faut que quelqu’un veille sur toi !
-Chloé… est là pour ça… sourit Philipa. S’il te plaît…quitte cet endroit…et rends-toi…à Bristol… Là-bas se trouve…une de tes tantes…S’il te plaît, pars là-bas ! Tu y seras…en sécurité…
-Bon…D’accord… céda finalement Colette.
Puis soudain, d’un mouvement faible du bras, Philipa tata sa poche.
-Ma montre est là-dedans… Prends-là… Je te la donne…
-Mais…Grand-mère… Elle est à toi… Tu ne peux pas t’en séparer…
-Elle ne me sert plus à rien…maintenant…l’interrompit Phaidra. C’est toi qui en as besoin…
-Grand-mère…souffla Colette.
-Prends-là… et pars … sans tarder…C’est devenu trop dangereux ici pour toi…
-D’accord… fit la jeune fille, en se levant de son tabouret, la montre précieusement serrée dans une main.
Elle tourna le dos, atteignit la porte, et se retourna vers le lit.
-Au revoir… grand-mère… »
Puis elle sortit.
Quand elle se prépara à sortir de la maison, Chloé se précipita vers elle.
« Où vas-tu ?
La jeune fille hésita un instant, puis dit :
« Je m’en vais. »
La femme tiqua, incertaine d’avoir bien compris.
« Que…Comment ? Mais…mais on vient à peine de se rencontrer !
-Je pars. Se contenta de répéter l’adolescente.
-Mais enfin…Sois raisonnable… C’est dangereux dehors…
-C’est ma grand-mère qui m’a dit de partir ! Alors je pars, et…merci pour tout… »
La jeune femme ouvrit la bouche, puis la referma, incapable de dire un mot. Colette en profita pour s’esquiver.

Quand elle entra dans la petite maison déserte, Colette partit vers les escaliers en direction de sa chambre. Elle prépara le minimum nécessaire et installa le tout dans un petit sac, la montre y compris. Colette la contempla un instant, et ouvrit le boîtier. Elle vit un cercle tracé sur l’écran, pourvu de différentes couleurs signifiant les périodes de la journée, et deux aiguilles qui indiquaient la date et l’heure. Elle vit qu’on était le soir. Elle fourra l’objet dans le sac et hissa le sac lui-même sur son épaule. Elle descendit et se dirigea vers la porte sans prêter attention aux meubles qu’elle avait toujours connu depuis le début de la guerre. Mais en ouvrant la porte, elle aperçut Chloé qui se tenait sur le palier. Celle-ci lui tendit un sac rempli de provisions.
« Me…merci…balbutia Colette.
-De rien… répliqua sèchement la jeune femme. Tiens, c’est pour le voyage… »
Colette sentit une larme couler sur sa joue. Elle avait beau ne pas avoir beaucoup connu cette femme, elle ne l’oublierait pas.
« C’est gentil… »
Chloé sourit.
« Nous prendrons soin de ta grand-mère, promis. »
La jeune fille la remercia d’un signe de tête, émue, puis contourna sa voisine et partit.
« Bonne chance ! » entendit-elle dans son dos. Elle lui fit un signe de la main.

Elle marcha un bout de temps, avant de s’égarer dans des rues sales et nauséabondes. Elle se retourna pour faire demi-tour, mais se figea. Elle venait d’apercevoir des types à la mine patibulaire. Se doutant de quelque chose, elle fit comme si de rien n’était et dût s’aventurer dans les ruelles sombres en retenant sa respiration. L’odeur était insupportable. Elle se pressa pour trouver une issue. Mais elle entendit des pas derrière elle. Elle jeta un coup d’œil dans son dos. Elle vit les gars qui la suivaient avec la visible intention de l’attraper. Son instinct l’avertissait d’un danger. Elle accéléra le pas. Derrière elle, les types accélérèrent à leur tour.
Cette fois, il n’y avait plus de doute à avoir : c’était elle leur cible. Elle se mit alors à courir, sa natte décoiffée volant derrière elle. Eux aussi, maintenant, couraient.
On lui avait pourtant dit qu’il y avait beaucoup de voyous et de bandits depuis le grand bombardement qui avait frappé toute l’Angleterre ou presque. Elle aurait dû écouter Chloé et rester tranquillement chez eux en attendant que tout passe.
Mais il n’était plus temps de s’apitoyer sur son sort, elle devait trouver une cachette et vite !
Enfin, elle aperçut une sortie. Elle prit ce virage.
Mais elle s’arrêta brusquement face à un obstacle inattendu. Un cul-de-sac ! Elle s’était jetée dans la gueule du loup ! Elle pesta intérieurement. C’est alors qu’elle sentit une présence derrière elle. Elle se retourna donc… et aperçut les gars de tout à l’heure, qui la regardait d’un air mauvais.
Le plus grand d’entre eux, un gros balafré qui devait être le chef, s’avança.
« Et bah, ma jolie ! On essaie de nous échapper ? fit-il, d’un air ironique qui le rendait hideux et effrayant.
-Je… balbutia-t-elle, mais elle se tut.
-C’est bien, ma jolie, tu sais qu’il faut se taire en présence de plus grand que toi ! »sourit t-il méchamment.
Il s’avança encore. Morte de peur, Colette recula, et croisa le mur derrière elle.
A ce moment là, quelque chose percuta la tête du gros balafré. Celui-ci, surpris, regarda dans tous les sens, et se baissa pour ramasser quelque chose. Il se releva avec un caillou dans les mains.
-Ah ah ah ! Comme si un vulgaire caillou allait m’arrêter ! cracha t-il, d’un ton hargneux. »
Et il s’avança encore.
Un nouveau projectile le frappa au crâne et l’arrêta dans sa course. Il leva la tête avec colère à l’endroit d’où venait la pierre.
«Ca va pas se passer comme ça alors ! Vous là ! fit-il, en désignant deux grandes brutes, prenez la fille ! Moi je m’occupe du chenapan qui lance ces pierres ! »
A cet instant là, une silhouette se dessina en haut du mur et fit un bond prodigieux.
Il atterrit entre Colette et le gros type, qui parut impressionné. Mais il se reprit et toisa l’adolescent qui venait de s’interposer entre lui et sa proie.
« Bah alors chenapan, on veut protéger sa princesse ? lança t-il, ironique.
-Il ne faut pas se fier aux apparences ! » lui dit tout simplement le « chenapan » en question.
Et alors sans crier gare, il donna un coup de genoux dans les côtes du voyou.
Celui-ci se contorsionna de douleur. Le garçon se tourna alors vers Colette et lui dit :
« Allons-nous en ! »
Il lui prit la main et l’obligea à le suivre. La blondinette se laissa faire. Ils sortirent de la ruelle en courant sous les yeux des bandits qui mirent du temps à comprendre ce qui se passait.
Ils coururent aussi vite qu’ils le pouvaient et entendirent les cris et les insultes des voyous qui leur coururent après. Mais étant plus rapides, ils arrivèrent à les distancer.
Colette se dit alors qu’elle était en train de vivre les moments les plus dingues de sa vie.

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