- Ce gamin-là ?
- Oui, je le cherche.
- Qu’est-ce que vous lui voulez ? Demanda l’aubergiste, grossier et mal rasé.
- Ce que je lui veux ne vous concerne pas, répondit calmement Kratos.
- Je ne veux pas avoir d’ennuis, moi !
- Où ? L’interrogea encore l’Ange qui commençait à perdre patiente.
Cet homme puant qu’il avait trouvé semblait être la seule personne à savoir où se terrait son fils. Il sentait l’alcool et la transpiration et il tenait une auberge dans le même état que lui qui servait souvent de comptoir de vente de drogue. Kratos avait remonté toutes sortes de pistes pendant des semaines pour finalement atterrir ici. L’homme essayait nerveusement de se débarrasser de l’Ange. Il avait beau être crasseux, il essayait tout de même de garder son secret. S’impatientant, Kratos mit son poing sur le comptoir, l’aubergiste sursauta. Mais quand il desserra sa main, plusieurs pièces d’or en glissèrent. L’homme déglutit avec difficulté. Honnête mais corruptible.
- D’accord, dit-il.
- Alors, où ? Demanda Kratos, irrité par cette perte de temps.
- Près des ruines de Palmacosta, il y a une forêt…
- Et après ? L’interrogea encore Kratos, dont la voix devenait de plus en plus autoritaire.
- Euh… Il y a un vieux manoir, continua l’aubergiste, mal à l’aise.
- C’est tout ?
- Oui…
- Parfait.
Kratos quitta l’auberge. Il n’avait que peu d’informations, mais cela lui suffirait amplement. Il hésita quelques secondes puis se dirigea vers une poste. Il écrivit un message à l’attention de Raine : « Je sais où il est, je vais le chercher. Je ne sais pas quand je rentrerais. Ne t’inquiète pas. Je vous aime.
Kratos. » Le facteur soupira de devoir partir pour une dépêche privée mais sortit son dragon et fila vers Luin. L’Ange se cacha derrière un rocher et déploya ses ailes azur.

 Kratos avait volé tout le jour, mais il était arrivé. Le manoir était là, à l’abandon, et la nuit le rendait encore plus lugubre qu’il devait l’être de jour. Il fit le tour de la bâtisse et entra sans un bruit par une vitre cassée. L’intérieur était plutôt bien conservé. Il était dans une sorte de salon au centre duquel trônait un vieux piano à queue en parfait état. Il n’y avait que quelques étagères dont les livres traînaient au sol. Kratos s’approcha de l’instrument puis ramassa un volume assez épais. Il le prit par la couverture, mais quand il le souleva, les centaines de pages glissèrent et tombèrent sur le clavier qui émit quelques notes qui résonnèrent dans tout le manoir. L’Ange se figea et tendit prudemment l’oreille. Soudain, des bruits de pas précipités se firent entendre. Kratos se jeta vers l’escalier qu’il gravit à toute allure, il traversait les premières pièces quand une fenêtre fut brisée. Enfin, dans la dernière, il se pencha entre les éclats et vit quelqu’un foncer dans la forêt. Il déploya ses ailes et se lança. Il ne voulait pas faire de mal à Lloyd, mais s’il ne se dépêchait pas, il le perdrait peut-être pour toujours.

 Lloyd était rapide. L’Ange fila vers lui. Quand il fut à moins d’un mètre de lui, le garçon se retourna et son père put lire de la peur dans ses yeux. Il referma les bras sur son fils et ils s’étalèrent sur le sol. Leur chute fut plus brutale qu’il ne l’avait prévu. Kratos se releva, sous lui, Lloyd était sonné, sûrement blessé. Il passa un de ses bras sous ses épaules, l’autre sous ses genoux, et le pris contre lui pour le ramener au vieux manoir. Là, il pourrait le soigner et lui parler.

 A l’étage, il trouva un matelas, posé simplement sur le plancher, où il allongea son fils. Il releva un peu son pantalon et vit sa cheville enflée. Ses mains entourèrent délicatement sa jambe et émirent une faible lueur. Lloyd reprit conscience. Sursautant brusquement, il poussa de ses pieds pour reculer. Le garçon était dos au mur, ses yeux fixaient son père avec horreur. Il voulu déposer sa main sur la matelas mais il la retira aussi vite que s’il lavait plongée dans des braises. Kratos tendit la sienne vers lui. Après une longue minute, Lloyd s’avança et glissa sa main blessée dans la grande paume de son père. Ses doigts se fermèrent doucement sur les siens. Le sort de soin avait agi, mais Kratos ne voulait pas lâcher son fils. Après deux cent ans, il le retrouvait enfin.

 Kratos ferma ses paupières pour rassembler son courage. La discussion qui allait suivre s’avérait difficile. Mais quand il ouvrit les yeux, il vit le visage en larmes de son enfant.
- Comment t’as pu ? Gémit celui-ci.
- Lloyd…
- Comment t’as pu trahir maman ?... Et moi ?
Kratos serra les dents alors que son fils posait son front sur ses jambes repliées et qu’il les entourait de son bras libre. Lloyd se mit à sangloter.
- Je t’ai attendu… deux cent ans… Tu t’imagines pas…
L’Ange se leva et se glissa derrière Lloyd. Il s’assit et prit son fils contre lui, placé entre ses genoux. Doucement, il le tourna et le pressa contre son torse. Alors, il le berça tendrement, jusqu’à ce qu’il se calme, puis que sa respiration se fasse plus profonde. Le jeune garçon était épuisé.

 Depuis quand ne l’avait-il plus serré ainsi dans ses bras ? Soudain, il s’en voulu de l’avoir laissé, d’avoir choisi la réclusion plutôt que son fils. Mais on ne revenait pas en arrière, il ne le savait que trop bien. Intérieurement, il se demandait comment aurait été sa vie s’il avait choisi Lloyd à la place des remords. Son existence aurait-elle été plus douce encore que celle de son choix ? Il se détestait. Il se détestait tant de voir son enfant dans cet état : si malheureux, si pâle, détruit. Et si son petit cœur était en ruines, c’était uniquement par sa faute. Il s’autorisa à verser quelques larmes. Lloyd était en vie, il y avait toujours de l’espoir.

 Kratos déposa un baiser dans les cheveux de son fils.
- Je te sauverai, je te le promet, murmura-t-il à son oreille, je te promet que tu seras heureux.

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